Vincent Glenn : « Pour subvertir le capitalisme, rendons de nouveau l’humanité désirable »

J’ai discuté avec le réalisateur Vincent Glenn dans une brasserie de la place de la Nation. Entre deux relances de la serveuse et un brouhaha général, il m’a parlé de son dernier documentaire Je veux bien (sortie le 14 octobre 2026), de sa vision d’un cinéma indépendant, mais aussi de l’importance de l’autonomie et de la force collective. L’occasion de réfléchir à d’autres manières de faire société et de dévier la trajectoire technocratique pour replacer le vivant au centre de nos préoccupations.

Oui, c’est un film co-réalisé à trois, dont les premiers tournages ont eu lieu en octobre 2022. On y évoque : « Tout ce qui vous a peut-être échappé à propos des 15 heures d’activités obligatoires pour les allocataires du RSA ». C’est un film choral, avec une forte diversité de protagonistes, qui est porté par notre propre envie d’y voir plus clair et de dénoncer la pression constante exercée sur les plus précaires avec le motif proclamé de les « accompagner ». On ne dira jamais assez combien les mots du management dissimulent le réel et servent à mentir effrontément. « Plan de sauvegarde de l’emploi » ou « restructuration » pour dire licenciement collectif ou suppression de postes, « optimisation des ressources » pour parler de coupes budgétaires, ou encore le terme « moderniser » qui va de pair avec l’idée qu’il faut éliminer des fonctionnaires et faire baisser en qualité les services publics.

Nous avions identifié cette utilisation du langage pour « humaniser » des politiques qui excluent de plus en plus de personnes du monde du travail, et portions tous les trois la conviction que l’on n’arriverait pas à « vendre » un tel projet de film à la télévision. Il fallait chercher à être le plus autonome possible : c’est une préoccupation qui me poursuit depuis que j’ai commencé à faire des films, il y a plus de trente ans. Je dois reconnaître que ça donne des films qui se créent presque toujours sur plusieurs années et avec de maigres moyens, mais cela permet une liberté certaine sur le fond comme sur le ton.

Le cinéma est un travail d’équipe. Dès mes premiers films, j’ai recherché des dynamiques collectives dans lesquelles les individus mettent leurs talents en commun. En 2003, il y a eu la création de la coopérative Co-errances. L’expérience a duré cinq ans. Elle se fondait sur l’idée basique que l’union fait la force dès lors que l’on a quelques objectifs importants en partage. On s’est alors réunis, avec 50 petites sociétés d’édition, de production de films, des revues, des radios, des festivals. L’idée, c’était d’avoir une plus grande capacité de diffusion en associant les différents réseaux, d’avoir aussi une trésorerie commune, des locaux, du matériel.

En 2006, on a créé une autre coopérative qui, au départ, devait être complémentaire de la première. Cette coopérative de production, nommée DHR (Direction humaine des ressources), a permis pendant douze ans de créer les conditions permettant de s’appuyer sur des interactions et des savoirs-faire afin de choisir nos sujets, nos partenaires, nos supports d’impression, nos lieux de diffusion. Pour différentes raisons, ces expériences coopératives ne sont pas pérennisées aujourd’hui. Il n’y a pas eu de « modèle économique » résistant à la durée. Et le PFH (le Putain de facteur humain) aura été assez fort pour finir par neutraliser les dynamiques initiales et les désirs de départ. Quelles que soient mes réelles déceptions, cela valait le coup d’essayer et de réessayer !

Autant l’exigence d’autonomie reste une de mes grandes priorités, autant je me reconnais moins dans la notion de « cinéma indépendant ». L’idée d’autonomie est liée à la conscience d’une collectivité visant à se donner ses propres règles du jeu. Elle repose sur la conscience que nous pouvons édicter nos lois, qui ne viennent pas d’un autre monde ou d’une quelconque bible divine, mais de nos choix et de nos priorités. L’indépendance, c’est autre chose, et je ne le suis qu’assez peu, car je me sais multi-dépendant des autres, autant professionnellement dans le monde du cinéma documentaire que dans la vie personnelle ou familiale. Je me demande bien ce que j’aurais fait sans les services publics, sans l’école, sans les transports publics, sans les hôpitaux, sans les enseignements des autres, sans les entraides…

Donc autonomie oui, et même chaque jour un peu plus. Indépendance… de façon beaucoup moins évidente. Je dépend d’un grand nombre de personnes et c’est paradoxalement une façon d’entretenir mon libre-arbitre et de gagner des marges de manœuvre. Compte tenu du PFH (le Putain de facteur humain), il existe mille raisons de se fâcher, de rompre avec des alliés, d’observer que les collectifs parfois s’effilochent ou explosent. La pluri-dépendance, c’est faire en sorte que même si des mésententes interviennent, il restera suffisamment de connivences pour que l’activité continue : particulièrement dans le métier de documentariste qui passe par des alliances, du travail d’équipe et, ce qui n’est pas du tout un détail, un réseau de diffusion pour que les films existent devant un public.

Oui j’entends bien et nous évoquons la même résistance des petits producteurs menant un travail qui se rapproche de l’artisanat, face aux géants, à ceux qu’on appelle parfois les « médias des 9 milliardaires ». Les Dassault, Bouygues, Bolloré, Stérin, Kretinsky, Saadé, Arnault, ce sont les descendants direct de la figure éclairée par Orson Welles dans Citizen Kane : Charles Foster Kane, ce milliardaire, géant de la presse qui faisait la pluie et le beau temps à Hollywood, et qui annonçait déjà l’arrivée des profils type Berlusconi. Ces dernières années, il y a eu une radicalisation de ce phénomène de concentration des médias, avec les mêmes mises au pas éditoriales. Il y a eu aussi la banalisation d’idées d’extrême-droite avec la promotion de personnalités comme Hanouna, Praud et leurs émules.

Mais ce n’est pas nouveau pour autant. Je viens du mouvement altermondialiste qui était une contestation radicale du pouvoir des multinationales dès la fin des années 1990. Dans cette perspective, on s’opposait à une mondialisation néo-libérale pour défendre un internationalisme, une solidarité entre les peuples, l’idée que la liberté républicaine ne faisait pas bon ménage avec le libéralisme économique. Le néo-libéralisme, c’était au contraire « la liberté du renard libre dans un poulailler libre ». Autrement dit, laisser faire les dominants, se soumettre à leurs appétits illimités et prédateurs. La liberté républicaine, c’est autre chose, elle est fondée sur l’aspiration à une liberté collective et sur la protection des faibles. L’omniprésence actuelle de Bolloré n’est donc pas une surprise, c’est plutôt la radicalisation d’un phénomène qui existe depuis plusieurs décennies.

La nouveauté est l’apparente réussite de la dédiabolisation des idées d’extrême droite et le caractère « décomplexé » de certaines figures politiques qui assènent sans vergogne qu’il faut être violemment répressif avec les pauvres. Ce qui est « nouveau » c’est aussi la banalité avec laquelle les aspirations à une répartition moins inégalitaire des richesses sont qualifiées « d’extrême gauche ». Ce bain culturel ambiant qui criminalise les aspirations à la justice est les résultat d’une bataille culturelle conduite par les plus riches depuis plusieurs décennies. Il est contre-attaqué par une myriade de démarches collectives qui contestent cet ordre depuis des années. La question est de savoir si nous allons réussir à faire politiquement pencher la balance dans l’autre sens. En France, l’année 2027 sera décisive, dans un sens ou dans l’autre.

C’est possible même si parfois, plus c’est gros, plus ça passe. Dès le début des années 2000, avec les altermondialistes, on voulait rendre visibles ces figures de milliardaires qui achetaient des médias comme des clubs de foot. Bolloré est devenu une sorte d’apothéose de ce phénomène de concentration médiatique au service de la conservation des privilèges et de politiques réactionnaires. Néanmoins, je crois aussi qu’un des grands enjeux actuels consiste à ne pas seulement dénoncer les abus des ultra-riches, mais à mettre en œuvre un imaginaire post-capitaliste. C’est ce qu’on a tenté avec les coopératives que j’évoquais tout à l’heure, en constatant jusqu’ici qu’il est très difficile d’en sortir. Toute structure associative est sommée d’inventer un modèle économique qui soit réaliste, donc d’être un minimum « rentable », ce qui suppose de produire, de conquérir des marchés, de l’audience etc… On est un peu piégé par tout ça.

Certes, veiller à ce que le monde et l’humain ne deviennent pas intégralement des marchandises reste un enjeu quotidien de première importance, de même que faire exister des pratiques qui libèrent de l’obsession de la rentabilité. Toutefois, on le perçoit bien dans le monde associatif : lorsqu’on n’est pas centré sur l’objectif marchand, il y a toutes sortes de difficultés qui fragilisent les structures. Il reste toujours possible de mettre en avant d’autres priorités humaines, mais nous restons dans un monde présentant Bolloré comme un grand patron indispensable pour mener la guerre industrielle. Résister à ces tendances implique donc de s’émanciper de dominations qui, malheureusement, ne traversent pas que le monde des millionnaires ou la droite radicalisée.

Je ne dis surtout pas qu’un modèle non-hiérarchique est impossible. Il se trouve que même au sein de milieux libertaires, j’ai vu des formes de hiérarchies se mettre en place, des jalousies neutraliser les meilleurs élans, ou encore des rapports de force venir pourrir l’ambiance ou travestir les objectifs humains. Ça n’empêche pas d’expérimenter ni d’essayer. Les conquêtes d’autonomie demandent souvent mille tâtonnements ou essais non probants, de même que tout ce qui peut chercher à limiter les rapports hiérarchiques. Il y a cette vanne, je crois, de Churchill : « Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ». Tout cela pour dire qu’un certain « réalisme » n’interdit pas de chercher à faire autrement.

Lorsque l’esclavage était banal, il a fallu prouver que non seulement c’était mieux sans, mais qu’il était tout à fait possible de l’abolir. Cela n’a pas empêché l’exploitation de l’homme par l’homme, mais cela a compté parmi les grands progrès humains. Aujourd’hui, dans notre petite France de l’automne 2026, l’avantage est que les puissances politiques sont de plus en plus identifiées et que l’enjeu central se clarifie : soit on laisse la droite de la droite continuer à se radicaliser, à monter en puissance et à gagner les élections nationales, soit on effectue un autre virage, avec des idées écologiques et sociales qui donnent envie de s’engager.

Il y a quelques années, avec mes co-réalisateurs Boris et Isabelle, on constatait les batailles perdues du point de vue du mouvement social, qu’il s’agisse de la réforme des retraites ou des attaques répétés sur le droit du travail. On se souvenait alors de la formule de Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, qui avait déclaré après la guerre : « Il s’agit aujourd’hui de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance », c’est-à-dire la sécurité sociale. Pour lui, les droits, les conquêtes liées à la sécu, étaient des entraves pour les entrepreneurs. Leur démantèlent est donc devenu l’un des objectifs patronaux.

On s’est rendu compte qu’on était nous-mêmes dans une résistance constante à cet état d’esprit, à ces réformes qui s’attaquaient aux plus précaires. En parallèle, on se renseignait aussi sur les différents projets progressistes, comme ceux visant à la mise en place d’un revenu inconditionnel… Et puis bam ! Fin 2023, la loi dite « Plein Emploi » est votée. Elle va exactement à l’opposé, en conditionnant le RSA à 15 heures d’activités hebdomadaires et en accentuant le régime de contrôle. Le documentaire s’est construit dans ce croisement entre nos intentions de départ et la découverte de ce que signifie humainement l’application d’une telle loi.

Le film est entièrement financé par environ 300 donateurs et donatrices, après deux appels à contributions. Son économie ne repose sur aucun autre soutien. Nous avons bénéficié du relais décisif de l’association La Trame dès le départ et il est à présent accompagné par une petite (mais vaillante) société de distribution, la Compagnie des 9muz, qui s’appuie sur un réseau d’environ 700 cinémas en France. Cela me conforte dans l’idée que quelques petits partenaires peuvent obtenir des choses formidables, y compris réussir à sortir un documentaire sur les écrans.

Cette façon de nier littéralement l’existence de millions de personnes est terrible. C’est un des pires héritage de cette société de la performance, où s’est constitué une sorte d’aristocratie technocratique qui hiérarchise les humains en fonction de leur « pouvoir d’achat ». En France, plus de 10 millions de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté (revenu de 800 euros par mois). Se comporter collectivement comme s’ils « n’existaient pas » est la meilleure façon de conduire à une société violente, à la multiplication des incivilités et du chacun pour soi. Au lieu de penser les causes de la pauvreté, on culpabilise et on sanctionne. Il existe bien quelques personnes qui sont condamnées pour avoir touché indûment des allocations : je n’en connais pas, mais ça existe, les statistiques en attestent. La réalité, c’est aussi qu’ils coûtent énormément moins à la société que les escrocs multi-millionnaires. Eux prennent beaucoup d’argent dans la caisse, presque toujours sans être inquiétés.

Le capitalisme est problématique en cela qu’il s’appuie sur une obsession collective permanente : la recherche constante de maximiser la production et la rentabilité, qui nous conduit à une tendance sociétale inquiétante, l’inattention à autrui. Gabriel Attal nous parle à tout va du « plein emploi », et me rappelle ce que disait récemment le réalisateur Emmanuel Marre : « Le fascisme est un romantisme de l’efficacité ». Attal, c’est ça : jeune premier et en recherche constante d’efficacité. Mais être efficace pour qui ? Pour transformer quoi ? Il dit s’adresser à tous les Français, sans reconnaître qu’il est en fait directement au service des grands entrepreneurs et des pouvoirs financiers.

La question de la « bonne échelle » me semble essentielle. L’échelle où l’on sent qu’on est en capacité d’agir. Je crois qu’il faut prendre conscience d’un phénomène contemporain qui s’appelle la « saturation » et qui s’en prend à notre capacité de discernement. La mondialisation néolibérale a donné toutes sortes de démesures face auxquelles on se sent désemparés, insignifiants, ce qui nous plonge dans un grégarisme et une détestable impuissance citoyenne. C’est un phénomène contemporain qu’on perçoit facilement dans la vie quotidienne  (on fait la queue partout, pour prendre le métro, partir en week-end, payer à une caisse…) et dans les nouvelles technologies (chacun est saturé de messages sur son portable). Certes, c’est une démocratisation formidable, mais cela entraîne aussi une baisse de l’attention, au double sens d’être attentif et d’être attentionné. Je redoute que cette évolution finisse par produire une société qui ne sait plus s’entendre sur ce qui est vraiment important pour la collectivité.

Heureusement, une part importante de la jeune génération est clairement consciente des enjeux politiques et revendique des changements radicaux, mais l’hypermédiatisation fonctionne comme une sorte de brouillard permanent. Dans ce tumulte, on peut chercher à produire des manières d’être ensemble qui ne sont pas des aliénations grégaires, mais plutôt des créations de sens, des priorisations claires et des accords sur ce qui est important pour son pays, et plus largement pour la survie de l’espèce humaine. Cela suppose de revaloriser beaucoup le sens de l’écoute. C’est au cœur du principe d’autonomie : celle-ci suppose la considération des individus, qui font consciemment société (non par obéissance, ou par les seuls héritages familiaux ou religieux).

On est en train de voir se fondre les plus hautes aspirations républicaines (liberté, égalité, fraternité) dans un modèle foncièrement oligarchique (omnipotence de l’argent). Je crois qu’un des enjeux est de rendre de nouveau l’humain désirable, à contre-courant de toutes les formes de déshumanisations actuelles qui se manifestent entre autres par le remplacement tendanciel du travail humain par des machines. Des métiers vont être radicalement remplacés par l’IA, alors que près de 8 millions de personnes cherchent du travail. En parallèle, la loi « Plein Emploi » nous pousse violemment à effectuer des métiers dit « en tension », en permettant aux entreprises du BTP de bénéficier d’une main-d’œuvre à bas prix.

Une politique qui privilégierait l’humain se fonderait au contraire sur le redéploiement des métiers nécessaires à la vie sociale et au bien commun, sur des services publics dédiés à de grands enjeux nationaux et internationaux. Cela va avec une attention portée au soin, à la nature et à la culture. C’est déjà l’affaire de beaucoup de gens qui s’activent en ce sens quotidiennement. Cela semble de plus en plus fastidieux, mais derrière les dérives autoritaires et les politiques d’exclusion, il reste une immense quantité de gestes quotidiens qui subvertissent le caractère obsessionnel du capitalisme en lui préférant des priorités réellement humaines. 

Je veux bien
Réalisateurs : Boris Claret, Isabelle Dario, Vincent Glenn
Distributeur : Compagnie des 9muZ / DHR
Sortie : 14 octobre 2026
Pour voir la bande-annonce, c’est par ici

© Entretien mené par Romane Fraysse

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