Audimat Éditions : « Nous sommes des artisans du livre qui tentons de survivre à une industrie »

Nous avons passé l’été. Après la faillite du distributeur Makassar en juin dernier, une centaine d’éditeurs indépendants tentent de trouver des solutions pour maintenir leur activité. Mais face à la baisse conséquente de leur trésorerie et aux difficultés rencontrées pour récupérer leurs stocks, la plupart serrent la ceinture en espérant que leur maison puisse survivre à cette crise. Parmi eux, les éditions Audimat, spécialisées dans les sous-cultures musicales et la critique sociale, poursuivent leur route tout en craignant une perte brutale de la diversité dans l’édition indépendante en France d’ici les prochains mois.

Au départ, je travaillais en effet dans le spectacle vivant. J’ai créé les Siestes électroniques en 2002, et dix ans plus tard, on a lancé la revue Audimat dans le cadre de cet événement. Il s’agit d’articles de critique musicale que l’on publie chaque semestre. Finalement, ce travail nous a plu et on a décidé de continuer en fondant la maison Audimat Éditions en 2020.

Au fil des années, on a pris notre indépendance avec le festival en se séparant en deux entités distinctes : le spectacle vivant et l’édition. On a commencé à publier plusieurs livres autour de la musique et on a fait vivre durant un temps d’autres revues, comme Tèque ou Habitante. Cela fait six ans que la maison sort des ouvrages.

On s’inscrit dans les cultural studies, avec un champ d’expertise en majorité axé sur la musique, et par ce biais-là, on a été mené à publier des livres de philosophie, comme ceux de la féministe Ellen Willis ou de Mark Fisher. Au début, on les a découverts à travers leurs écrits sur la musique, mais l’essentiel de leur œuvre se situe ailleurs, dans la critique sociale, entre les sciences humaines et politiques. Notre maison est à l’interface de tout ça.

Notre collection Tèque aborde aussi d’autres problématiques, en regroupant des ouvrages autour de la critique des médias et des technologies.

Oui, bien sûr. L’évolution de la maison est marquée par l’évolution de notre société. Au début, on se concentrait sur l’analyse esthétique, la musique en tant que telle, et puis on s’est progressivement tourné vers une littérature plus engagée. De toute façon, ce qu’on publiait sur la musique disait aussi quelque chose de notre manière de penser la politique. Mais il est vrai que cette dimension critique, on l’a de plus en plus assumée au fil des années.

Ensuite, ce sont aussi des questions de goût. Guillaume Heuguet, le co-directeur de la revue Audimat, s’intéresse particulièrement aux réflexions menées autour des nouvelles technologies et les a fait entrer dans nos publications. Chacun apporte ses sujets.

La terminologie « indépendant » est en effet compliquée. Elle est usitée dans le milieu du livre, comme dans la musique. Elle veut tout et rien dire, donc on s’en méfie. Une maison d’édition peut être indépendante d’un point de vue financier – sans participation de grands groupes – tout en étant chez le distributeur d’un grand groupe. Est-elle indépendante ? Vaste question. Au lieu de ce terme, on préfère se considérer comme des « artisans » : on est une maison artisanale, associative, sans but lucratif et sans actionnaire. On a certes un projet économique, mais on ne fabrique pas nos livres dans un processus industriel. Tout est fait à la main et varie en permanence, rien n’est optimisé ni véritablement prévisible… mais on publie quand même un ouvrage à la fin.

Cela dit, nous sommes en résistance car, au-delà de l’artisanat, il y a la question de l’engagement. Des éditeurs d’un grand groupe peuvent être engagés et de petites structures peuvent ne pas l’être. Nous, on essaye d’être les deux : une maison artisanale et engagée. « Engagée » signifie travailler des imaginaires pour offrir des possibles futurs qui ne soient pas ceux qu’on nous prédit ou que l’on essaye de nous imposer. S’il y a une lutte, pour nous, elle est là : une lutte culturelle pour fertiliser les esprits, pour que chacun soit capable d’imaginer un avenir plus radieux.

Oui, c’est le cas pour la culture savante comme pour la culture populaire. Même le mainstream peut aller au-delà de la simple consommation pour faire passer un message. De toute façon, on a besoin de cette diversité pour lutter : une action isolée ne déclenche jamais rien, c’est la convergence de plusieurs gestes qui mène à de véritables changements. Et puis, lutter par la culture, la musique, la littérature, c’est toucher au sensible. Même si l’on aborde des sujets épineux, on s’adresse en premier lieu à nos sentiments humains. En ce sens, je crois que la culture est moins excluante dans sa forme.

C’est pour cette raison que notre maison aime analyser les sous-cultures populaires. On se demande ce qu’elles disent de l’état global de notre société et ce qu’elles peuvent susciter comme avenir, comme valeurs… En passant par l’écriture, on arrive à remettre un peu d’ordre dans ce qui touche à l’intuitif, au non verbal – notamment dans la musique. Si on le fait bien, on participe à cette fameuse lutte culturelle.

On savait que la gestion de Makassar était fragile : il y avait des impayés, des incertitudes, mais à chaque fois, ça tenait. La trésorerie est de toute façon difficile dans le monde du livre : il existe de vrais écarts entre le moment où un éditeur dépense et le moment où il encaisse. Donc l’annonce brutale en juin de la faillite de notre distributeur a été catastrophique pour notre activité.

C’est ensuite difficile de changer de distributeur : il n’y en a pas beaucoup, et il faut qu’ils acceptent notre projet. Les sociétés appartenant à de grands groupes cherchent des maisons avec un chiffre d’affaires important, ce qui n’est bien sûr pas notre cas. Autrement, il y a peu de petits distributeurs, comme Pollen, Serendip ou Les Belles Lettres, qui ne peuvent pas ouvrir leur catalogue massivement s’ils veulent garder une qualité de travail. Heureusement, notre diffuseur Hobo nous a permis de trouver le nouveau distributeur Dod & Cie, avec lequel nous avons commencé à travailler.

Non, c’est complexe. Avec un nouveau distributeur, notre stock est géré différemment : Dod nous a appris qu’une grande partie des livres qui étaient stockés chez Makassar sont en mauvais état, ce qui les rend invendables. On va devoir les pilonner… Donc la récupération de nos livres va nous coûter de l’argent, et en plus, on va devoir compter la dépréciation de notre stock.

Par ailleurs, on est en litige avec un prestataire de Makassar qui stockait une partie de nos livres et refuse à l’heure actuelle de nous les rendre tant que les dettes de notre distributeur ne sont pas réglées. Cela retarde nos prochaines parutions… Le livre MAD de la journaliste Micha Frazer-Caroll devait sortir en août, mais la palette ayant été livrée chez Makassar, il m’a fallu le réimprimer entièrement pour pouvoir le faire finalement sortir chez Dod dès cette rentrée de septembre.

Donc pour survivre dans le monde du livre, il faut que la trésorerie soit fluide et permanente. Dans cette situation, on se retrouve avec un retard de quatre mois de paiement, deux mois de ventes quasi nulles, et trois mois de décalage entre les premières ventes chez Dod et le moment de les toucher. Il y a donc neuf mois de décalage, avec six mois de pure perte. Qui va s’en remettre ? Je ne sais pas. Je pense malheureusement qu’en 2027, nous ne serons pas aussi nombreux dans l’édition…

Oui. C’est facile de lancer une maison d’édition, mais il faut ensuite trouver un distributeur, dont on va dépendre. Et, pour revenir à la question de l’artisanat, la distribution n’est pas une activité artisanale : on peut être un éditeur ou un libraire indépendant, mais on ne peut pas imprimer et distribuer de manière artisanale. Autrement, on se place en dehors du système économique et on sort peu d’exemplaires – impossible alors d’en vivre. Si on veut sortir des milliers d’exemplaires présents un peu partout dans les librairies françaises, il nous faut donc passer par un distributeur.

La distribution ne s’improvise pas. Ce sont des besoins industriels, des entrepôts, du foncier, des logiciels… Donc notre forme artisanale se confronte à d’autres logiques. Quoiqu’on fasse, on ne gère pas la circulation de nos livres. Le distributeur est un maillon de plus en plus essentiel, avec lequel on ne peut pas prétendre à une diversité.

La situation actuelle nous le confirme : un distributeur comme Makassar, qui avait une approche artisanale, ne tient pas. Son économie est difficile à préserver dans une société comme la nôtre. Sa faillite est liée à la baisse générale de la lecture et aux redressements judiciaires des librairies, produisant ainsi une baisse du chiffre d’affaires. Or, les frais de transport eux ne baissent pas, ils augmentent et ne cessent d’augmenter.

En effet, on avance toujours un peu à l’aveugle. Dans le cycle normal, bien sûr, des projets se créent et d’autres meurent. Le problème, c’est qu’avec la crise de Makassar, c’est subi et massif. Dans quelques mois, cela provoquera peut-être la disparition de 10 % des maisons d’édition indépendantes en France. C’est conséquent ! On va perdre en diversité de manière brutale et soudaine. Ça peut être grave.

Voilà pourquoi notre appel général est plus que nécessaire. On encourage ceux qui nous soutiennent à nous aider par l’achat sur notre site, et on souhaite que nos ventes reprennent en librairie dès le mois de septembre… Bien sûr, nous ne voulons pas court-circuiter le réseau des libraires. On espère surtout que les ventes de nos livres et les abonnements à nos revues aideront notre maison à passer l’année et poursuivre son activité.

Audimat Éditions
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© Entretien mené par Romane Fraysse

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