Ces derniers mois, la crise du monde du livre s’est intensifiée : avec le redressement judiciaire des librairies Gibert, Decitre ou Le Furet du Nord, la concentration éditoriale et le développement de l’occasion, toute la chaîne du livre est bouleversée. En juin 2026, le distributeur Makassar annonce être au bord de la faillite, accusant des impayés depuis plusieurs mois auprès des 53 éditeurs indépendants avec lesquels il collabore. Après avoir publié une tribune sur Médiapart, les maisons concernées ont lancé le site Sauvons les indés ! pour pouvoir se ressaisir financièrement et ne pas mettre les clés sous la porte d’ici la fin de l’été.
Pour évoquer cette situation critique, j’ai rencontré l’un d’eux : La Variation.
Votre distributeur Makassar a annoncé être proche de la faillite et chercher un repreneur. Comment en est-il arrivé là, selon vous ?
Il y a eu une suite de problèmes : tout d’abord, Makassar a été victime d’une cyberattaque sur son système de commandes en 2024. Ce qui a déjà fragilisé son activité et celle des maisons d’édition qu’il distribuait. Ensuite, le secteur est dans une crise sans précédent : le placement en redressement judiciaire de grandes enseignes comme Gibert, Decitre et Le Furet du Nord a complètement déstabilisé le monde du livre et ses différents métiers, dont des distributeurs indépendants comme Makassar.
Et puis, une grande partie du problème reste la concentration progressive dans l’édition. On parle beaucoup du groupe Bolloré qui rachète les maisons une à une, mais il faut aussi que notre attention se porte sur les petites structures indépendantes qu’il met indirectement en danger. Plus son pouvoir s’étend, plus cela menace leur survie et la pluralité de l’offre sur le marché du livre.
Pouvez-vous nous présenter Makassar en quelques mots ? Pourquoi avez-vous choisi ce distributeur ?
Makassar est un diffuseur-distributeur indépendant qui existe depuis 1995. Nous voulions travailler avec Hobo Diffusion, car nous aimons leur catalogue engagé, et il se trouve qu’ils avaient un contrat de distribution avec Makassar. Ce dernier est donc tout naturellement devenu notre distributeur dès février 2023, comme pour l’ensemble des autres maisons diffusées par Hobo.

Les premières années, tout marchait très bien. Puis, c’est devenu difficile au fil du temps, tout s’est compliqué après la cyberattaque de 2024. Makassar a accumulé les difficultés. Et, comme je le disais plus tôt, le placement en redressement de certains grands comptes (Gibert, Decitre, etc.) a été le coup de grâce. Ce qui tenait encore a fini par s’écrouler. On peut donc considérer que Makassar est une victime directe de la concentration sur laquelle repose le monde de l’édition en France. Il fonctionnait encore – avec ses qualités et ses défauts – sur un modèle économique qui n’a pas résisté aux changements qui bouleversent aujourd’hui le monde du livre. Avec lui, c’est une certaine approche de la distribution qui disparaît – quelque chose qui appartenait encore au passé et qui n’a pas survécu.
De l’extérieur, si un distributeur est en faillite, on se dit qu’il suffit d’en trouver un autre. Pourquoi cela crée une crise d’une telle ampleur ?
La chaîne du livre est composée de telle sorte que la disparition d’un maillon ébranle tous les autres corps de métier. Et chez les indépendants, notre écosystème est forcément plus précaire que chez les autres. Une faillite comme celle-ci a un réel impact sur les auteurs, éditeurs, traducteurs, correcteurs, graphistes, imprimeurs et diffuseurs qui ne pourront pas être rémunérés.
Cela est d’autant plus grave lorsque c’est inattendu. Nous avons appris du jour au lendemain que Makassar était sur le point de disparaître. Ce sont donc plus de 30 000 euros de recettes qui ne nous seront pas réglées (soit les dernières factures émises). Quand nous avons appris la nouvelle, nous nous sommes retrouvés avec une trésorerie de 250 euros. L’été s’annonce plus que difficile, pour La Variation, mais aussi pour l’ensemble des maisons touchées par la faillite de Makassar. Pour certaines maisons d’édition, les impayés remontent parfois à plus de huit mois. Quant à nos récents ouvrages, ils ont été publiés en pure perte.
Quelles sont les retombées sur votre trésorerie ?
Nous n’allons rien toucher pendant des mois. Déjà, lorsque nous vendons des livres en temps normal, nous émettons une facture à notre distributeur qui est payée avec trois mois de décalage. Les dernières adressées à Makassar ne nous seront pas réglées, et avec le changement de distributeur, nous ne pourrons sans doute pas en émettre de nouvelles avant septembre prochain. Cette crise crée donc près de six mois de trou dans la trésorerie.

L’autre problème, ce sont les stocks : nous les confions aux distributeurs, mais ils nous appartiennent. Dans notre cas, nous avons plus de 15 000 livres que nous ne pouvons pas récupérer de nous-mêmes. Le transport d’un distributeur à l’autre entraînera donc des frais qui seront déduits de nos prochaines factures. On commence avec un double handicap. Mais nous pouvons heureusement compter sur notre diffuseur, Hobo, qui accomplit un travail remarquable en des temps records et dans des conditions excessivement difficiles pour que l’ensemble des éditeurs qui travaillent avec eux puisse retrouver leurs stocks et recommencer à retravailler le plus rapidement possible dans de bonnes conditions. La question des stocks impose un défi logistique hors norme.
Qu’est-ce que cette crise peut faire émerger entre les éditeurs indépendants ?
Avant tout de la solidarité, entre éditeurs, mais aussi avec notre diffuseur, avec les libraires qui nous soutiennent. Ce mouvement de solidarité, il faudra le préserver par la suite. Une telle situation ne doit pas se reproduire.
Cette solidarité, vous la matérialisez en publiant collectivement un Manifeste pour l’édition indépendante dès la rentrée.
Oui, l’idée, c’est d’alerter sur la situation et de se faire entendre. Notre premier livre de la rentrée 2027 sera donc un Manifeste pour l’édition indépendante (en ligne dès le 30 septembre 2026 et en librairie dès le 14 janvier 2027).
Beaucoup de lecteurs ne sont pas informés et achètent des livres sans se préoccuper de l’éditeur. Il me semble important de rappeler la nécessité de défendre les maisons indépendantes.
Plusieurs aspects différencient un indépendant d’un grand groupe éditorial. Tout d’abord, nous ne cessons de le dire : une maison indépendante permet de publier des voix qui ne trouveraient pas leur place dans d’autres maisons. Cette diversité-là est salutaire pour une société : nous avons besoin d’idées plurielles, critiques, contradictoires et subversives.

Ensuite, une plus petite structure garantit la même qualité au niveau du suivi des textes, une relation de proximité avec l’auteur et une exigence soutenue jusqu’à la publication. Pour la plupart, nous sommes aussi des bibliophiles : nous voulons créer de beaux livres, qui coûtent parfois cher à fabriquer. Ainsi, au lieu de « consommer » un livre, se tourner vers les indépendants (éditeurs et libraires) est une manière de soutenir la création. La différence se trouve là.
Comment vous soutenir ?
La meilleure manière de soutenir notre travail, c’est d’acheter nos livres directement sur le site de la maison d’édition. Je le précise, car tout achat dans une librairie ou un site de vente en ligne ne nous reviendra pas avant un très long moment. Ensuite, nous nous occuperons nous-mêmes de vous envoyer vos commandes chez vous… avec amour !
Pour trouver facilement les maisons concernées et leur boutique, l’ensemble des éditeurs touchés par la faillite Makassar a lancé le site « Sauvons les indés ! ». Chaque personne qui achète un livre rend possible la poursuite de notre activité. C’est aussi simple que ça. À La Variation, nous n’arriverons pas à récupérer la totalité des 30 000 euros manquants en deux mois, mais on compte plus que tout sur les ventes. Certains éditeurs, comme Blast et PMN, lancent aussi des cagnottes à retrouver sur leur site.
Que publiez-vous dans votre maison La Variation ?
La Variation a commencé son activité en 2022. C’est une maison singulière, puisqu’elle propose trois collections autonomes : « (dis)continuité(s) » avec des textes féministes et antifascistes d’Antonio Gramsci, René Crevel ou Virginia Woolf ; « la ritournelle » pour des essais critiques et des fictions qui gravitent autour de la musique avec Sorcières. Féminisme, magie et musique de Paula Ringer ou encore Les chansons de Marguerite Duras d’Emilie Ollivier ; et enfin, la collection « regard(s) » qui crée des dialogues entre différentes formes d’art, de Pier Paolo Pasolini à Delphine Seyrig en passant par Yayoi Kusama, Jean-Michel Basquiat, Chantal Akerman, ou encore le premier roman d’Ivan Berquiez, une véritable prouesse littéraire qui est parfaitement représentative de ce que nous aimons à La Variation : Un pieu à soi. Virginia Woolf regarde Buffy.

Notre catalogue compte aujourd’hui 29 titres publiés, une quinzaine est en préparation. Notre ligne, c’est créer une rencontre entre l’érudition et la culture pop dans chacune de nos parutions. On va dire que La Variation est un cocktail Molotov littéraire !
Entretien mené par Romane Fraysse
> La Variation <
editionsdelavariation.com
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