Il y a quatre ans, j’ai rencontré Monia Aljalis au Club des poètes, l’une des rares scènes ouvertes de poésie situées au sud de Paris. C’était quelques semaines avant que son collectif décide de lancer la sienne, baptisée Le Bœuf Monstre. Vivant au Lenouvô Cosmos, un bar de jazz du quartier des Olympiades (13e), cette scène convie chaque mois une quinzaine de personnes à venir déclamer leur poème avec frénésie, parfois accompagnées d’un ensemble de musiciens, danseurs ou drags dans une visée cathartique.
En 2022, votre scène ouverte est née en trouvant son lieu, Lenouvô Cosmos, un petit bar musical situé en plein milieu de la dalle des Olympiades.
Monia Aljalis : Oui, je vis dans une des tours de la dalle. Un soir, je suis allée à une jam du Lenouvô Cosmos. J’ai bu un verre, puis deux, puis quatre, et d’un coup, je me suis dit : ce serait bien d’y faire une scène ouverte de poésie ! J’ai envoyé des messages enthousiastes aux copains, puis on s’y est réuni une première fois pour acter le lancement… Et on continue à faire vivre Le Bœuf Monstre depuis quatre ans.

Erwan Amor-Gueret : C’est pour ça qu’on s’appelle le « Bœuf ». C’est un terme de jazz qui, comme la jam, fait référence aux musiciens venant improviser sur scène avec un groupe. On dit parfois qu’« on a fait un bœuf monstre » lorsque la soirée s’est très bien passée. L’idée est donc venue de là.
Depuis le départ, votre collectif est composé des mêmes personnes ?
M : Oui, on s’est connu tous les cinq à l’université. On a fait les mêmes études et on est restés très amis. À la trentaine, on avait envie de se réunir autour de ce qui nous anime depuis longtemps : l’art, la poésie.
E : Au départ, on se rejoignait dans ce qu’on appelait « Le Cercle des poètes alcooliques ». L’idée, lorsqu’on allait boire des verres, c’était de se donner à chaque fois un thème pour écrire et lire ensuite nos textes devant les autres. C’était un moyen entre nous d’avoir des rapports plus vivants, de ne pas s’enfermer dans une routine. Ça débattait beaucoup. On a fait ça pendant des années.
Dès le départ, la poésie vous rassemblait donc. Ce qui n’est pas si courant. Je suis passée par la Sorbonne, et j’ai rencontré peu d’étudiants qui lisaient des poèmes. C’était d’autant plus vrai il y a dix ans, le genre n’était pas autant apprécié qu’aujourd’hui.
M : Je crois que c’est pour ça qu’on s’est aimé. La poésie nous animait déjà. Durant l’année d’agrégation, on se réunissait tout le temps pour parler des cours, des poètes, des lectures… Ça a créé une émulation.
E : Finalement, tout ce qu’on fait depuis, ça vise à garder cette émulation vivante. On a adoré cette année entièrement consacrée à la littérature, du matin jusqu’au soir. On ne voulait pas que ça se délite. Notre scène de poésie, c’est le moyen de remettre l’écriture au centre, de garder de l’énergie juvénile. Ça nous maintient vivants… et drôles ! On se marre beaucoup.
Comment êtes-vous passé d’un rendez-vous entre amis à l’idée d’une scène publique ?
M : Je fréquentais déjà quelques scènes ouvertes de poésie, comme le Club des poètes ou Culture Rapide. L’idée était là, et finalement, tout s’est enclenché en découvrant ce lieu, Lenouvô Cosmos. Ce n’était pas si courant à l’époque, ces espaces étaient surtout réservés au stand-up ou au slam. Après le Covid en revanche, il y a eu une explosion de scènes poétiques : Mange tes mots ou Le Bordel de la poésie, en première ligne. Aujourd’hui encore, la majorité se trouve au nord de Paris, vers le 20e arrondissement. Il y en a peu sur la Rive gauche.
Lorsque vous vous êtes lancés, quelle forme souhaitiez-vous donner au Bœuf Monstre ?
M : Au départ, on voulait avoir des musiciens à chaque scène ouverte afin de créer un dialogue avec les poètes et brasser différentes formes d’art. On y arrive parfois, mais faire venir des musiciens chaque mois reste compliqué. Notre scène de poésie est donc devenue plus « classique », même si on veut y introduire du jeu, de la contrainte avec les thèmes…

E : On présente régulièrement des drag shows. On veut pousser l’aspect « créature monstrueuse ». Il faut aussi que Le Bœuf Monstre puisse laisser place à des débordements, à l’expression d’une rage, d’une intensité. Dans le collectif, on a en commun l’amour des musiques extrêmes, comme le punk, le métal… Ça nous galvanise. Récemment, on a accueilli le groupe Lugosi, qui a pu accompagner des poètes en fin de soirée. C’était la concrétisation de notre projet initial ! Et c’est là toute la singularité de notre scène : mêler des formes d’art queer avec de la musique alternative des années 1990.
Combien de personnes passent chaque mois sur votre scène ?
E : On a une quinzaine de personnes à chaque fois, avec des passages qui durent cinq minutes en moyenne. On essaye de limiter le nombre, car malgré tout, le lieu n’est pas réservé à notre scène. Il y a des bruits au bar, des personnes continuent leur soirée… C’est un choix qu’on assume. On garde l’esprit du lieu, son ambiance, ses passages, son public. Puis Lenouvô Cosmos a été construit en même temps que la dalle des Olympiades, dans les années 1960. Au départ, c’était une sorte d’utopie sociale, qui avait pour mission de créer un lieu de vie collective. On a voulu aussi s’inscrire dans cette histoire de quartier.
Est-ce que des personnes du quartier, qui ne s’intéressent pas à la poésie au départ, ont participé à votre scène ?
M : Oui ! Ça arrive régulièrement. On a même eu des pompiers de la brigade du 13e qui sont venus dire un poème. On fonctionne ainsi : un thème est choisi et annoncé sur Instagram, puis les personnes peuvent s’inscrire en nous écrivant. Mais ce n’est pas le premier arrivé, le premier servi ! On privilégie les nouveaux passages parmi les quinze sélectionnés. Et à côté, on essaye toujours d’avoir trois ou quatre places ouvertes sur place. On ne veut pas exclure les personnes qui ne sont pas sur les réseaux sociaux et ne peuvent pas s’inscrire en amont. Si elles veulent participer, elles peuvent nous le demander directement.

E : On a vraiment la volonté de sortir la poésie des bibliothèques. Je suis prof, je fréquente les médiathèques et les librairies, mais j’aimerais aussi désacraliser cet art. Faire tenir la vie quotidienne et la poésie dans un même lieu, même si ça peut parfois créer des conflits. C’est l’esprit d’un « bœuf ».
Privilégier l’oralité, c’est déjà une manière de rendre la poésie plus accessible et contemporaine…
M : Je trouve qu’on a progressivement délaissé la dimension scénique de la poésie, alors que c’est un art vivant ! Au Bœuf Monstre, on veut lui redonner sa place initiale : qu’elle soit, comme à l’Antiquité, un art oral et festif. Ce côté festif, on y tient. D’où les concerts, les drag shows… Il faut remettre de la poésie dans la fête, et que la fête embête aussi la poésie. Quitter le côté solennel, s’amuser !
E : Chaque scène offre plus ou moins de liberté : nous, on a décidé de ne pas contrôler les textes en amont, ni de se définir selon des étiquettes. On est de gauche, proche de la scène queer, mais on ne présente pas Le Bœuf Monstre comme tel. On souhaite créer un espace qui puisse inclure des personnes n’étant pas de ce milieu. C’est aussi un problème de classe : tout le monde n’a pas les codes, les termes. On ne veut pas être dans le rejet. On accueille toutes les voix, on souhaite qu’elles coexistent, tant bien sûr que ce n’est pas discriminant. Mais les textes qui ont pu déranger sur notre scène étaient davantage des discours maladroits plutôt qu’idéologiques.
Dans les thématiques, vous faites aussi le choix de sujets quotidiens, décalés, joueurs…
M : Oui. À chaque scène ouverte, on fait participer le public. Déjà, on crée un cadavre exquis tous ensemble en faisant circuler un papier et en le lisant à la fin de la soirée. Ensuite, on demande à chacun d’écrire un mot et je tire au sort le prochain thème. On privilégie des sujets drôles, étranges, actuels, comme « supermarché », « toxique » ou « gazoline ».

E : On évite volontairement des termes trop littéraires. On se place en réaction, même si on reconnait la qualité de l’approche universitaire : avoir une lecture historique, stylistique, exigeante des textes… Tout cela est nécessaire. Mais on s’oppose à une vision élitiste de la littérature qui s’est imposée dès le XIXe siècle, alors qu’au départ, la République a constitué son corpus scolaire avec des auteurs populaires, du genre Rabelais ou Baudelaire, dans une démarche antichrétienne, transgressive… Donc notre équilibre, c’est de garder cette exigence tout en s’ouvrant à la scène. Mettre cette littérature « noble » à la marge de l’université.
Votre scène met d’ailleurs côte à côte des poètes publiés et des personnes débutantes. Vous gardez cette idée forte de pluralité.
E : Oui. On cherche toujours à avoir une diversité de styles, de formes d’art. Il faut néanmoins s’adapter aux contraintes de notre scène et du lieu, qui reste un bar. Mais c’est le jeu ! On revendique le côté « divertissant » de la poésie, même si ça ne doit pas qu’être cela : on varie entre des textes expérimentaux et des textes plus classiques. Il faut de tout !
M : Cette pluralité est en effet présente chez les personnes qui participent à notre scène. Certains sont des poètes reconnus, d’autres partagent leurs premiers textes. Ça vient de l’idée du « bœuf » de jazz, dans lequel un groupe de musiciens ouvre souvent la soirée avec un concert, et des personnes montent ensuite sur scène pour improviser. On souhaite encourager cette rencontre entre des poètes publiés et un public de non-initiés sans que ce soit intimidant.
Vous permettez vous-mêmes aux personnes qui participent à votre scène d’être publiées dans une revue annuelle…
E : Oui, chaque année, on lance un appel à textes pour recevoir les poèmes des personnes qui sont passées au Bœuf Monstre au cours des douze derniers mois. Puis, on fait un choix éditorial. On sélectionne ceux qui nous ont marqués sur scène, et ceux qui nous plaisent lorsqu’on les lit. Parfois, des personnes savent moins incarner leur poème face au public, et le texte se révèle davantage à sa lecture.

M : Une fois la sélection faite, on auto-édite la revue et on la met en vente sur notre site ou lors d’événements. Trois volumes sont déjà sortis. On ne participe plus aux salons de poésie, car les stands sont souvent trop chers pour un collectif comme le nôtre. On n’est pas des éditeurs. Avec cette revue, on souhaite en premier lieu laisser une trace de notre scène.
Et pour le lancement de chaque revue, vous invitez aussi les poètes publiés à une soirée artistique.
M : Oui, on organise chaque année une soirée festive avec des poètes et artistes qu’on a connus sur notre scène. On aime penser Le Bœuf Monstre comme un lieu de passage. Des personnes ont parfois commencé chez nous, on les a repérées, et on a pris plaisir à les voir évoluer ensuite.
E : Pour cette soirée, on les rémunère et on les fait passer dans une salle de spectacle. Ça permet de mettre en valeur des artistes talentueux devant un public plus large. Il y a les performances des poètes, mais aussi des concerts, des drag shows et des DJ sets.
Votre collectif s’ouvre-t-il lui aussi à la venue de nouvelles personnes ?
M : Des personnes se sont déjà proposées. Mais on a trouvé notre équilibre tous les cinq. On se connait depuis longtemps, on s’écoute et on se comprend assez vite. Même si on a des points de vue très différents, ça apporte des choses intéressantes. Il y a une osmose. Et puis, on est bien organisés, autonomes. La répartition des rôles s’est faite d’elle-même. On veut garder cette dynamique.
E : Mais on adore rencontrer des personnes, avoir des discussions, découvrir des artistes. On essaye de croiser notre scène avec celles d’autres collectifs, comme Mange tes mots. Ça permet de partager ce qu’on aime et de brasser différentes identités, influences, formes d’art, même si on n’est pas toujours d’accord. C’est souvent imprévu et ça crée une émulation. C’est ce qui rend une scène vivante !
Le Boeuf Monstre
Lenouvô Cosmos
Esplanade des Olympiades
105 rue de Tolbiac, 75013 Paris
Scène ouverte chaque deuxième mardi du mois
© Entretien mené par Romane Fraysse
