Longue vie aux iconoclastes

C’était l’enfance, dans une salle de classe. Une main me tend une image, petite illustration cartonnée délimitée par un cadre blanc. C’était ce que l’on donnait aux enfants sages. « Sage comme une image », me dit-on.  

On prête à l’Image une forme d’adage, une lucidité, la promesse d’un monde objectif, d’une mémoire commune. L’Image rassure : elle révèle un visage, une organisation, une expression. Elle met de l’ordre dans les idées. Si elle ne se fait pas absurde, elle engage une loyauté : l’Image, c’est la certitude à laquelle on peut se référer. Elle est vérité à ne pas trahir, norme d’où tirer ses comparaisons.  

Et puis on trouve l’IMAGE dans des  
Albums – Journaux – Sites – Applications – Livres – Affiches – Panneaux – Musées – Églises – Écoles – Cinémas 

De l’IMAGE sur des 
Écrans – Papiers – Toiles – Pierres – Tissus – Métaux
 
Et puis l’IMAGE entre dans nos 
Mots – Fantasmes – Rêves – Pensées – Théories 

C’est-à-dire que l’Image est partout. Impossible d’intriguer, impossible d’être lu, impossible de vendre sans illustrer. On s’attache au visible : nommer, cerner, schématiser. De l’exemplaire sans mystère, du fonctionnel sans ornement. « Société de l’image », nous dit-on. 

Il faut croire, en ce sens, qu’aucun être de ce monde n’est apparu sans Image. Elle est déjà-là pour le corps, avec son lot de vérités. Elle nous apprend à reconnaître ce qui se rencontre, en saisir l’unité. Face à l’écart, quelque chose doit être retrouvé et ramené vers soi. Quelque chose de l’Image. 

Mais à bien y regarder, son empressement a des airs suspects. Sortez de ses angles, elle aura tôt fait de revêtir une autre apparence. Moins magnanime et moins sage. Comme tout système, elle s’impose en absolu, nie la différence : ce qui résiste devient rejet, ce qui se singularise devient contraire. Impossibilité de la coexistence. 

Pourtant, je rencontre sans cesse de nouvelles images. Je les trouve souvent entre deux lignes, entre deux corps, entre un endroit et un autre. Dans cet entre qui fait lien, lieu véritable de la transgression. Car s’émouvoir d’une chose, c’est déjà désobéir, c’est déjà sortir du cadre blanc. Percevoir par taches, par mouvements, ne pas savoir encore les saisir. Ne pas pouvoir en donner une représentation. N’est-ce pas là ce que l’on reproche à l’émotion ? Elle seule se désintéresse de l’Image. Elle seule échappe à la définition. 

Un conseil, donc : soyez attentif à l’écart. Ouvrez-le et entrez-y. Faites-en l’entière expérience. Questionnez ensuite l’Image. Et s’il ne faut pas, faites-le quand même. Puis recommencez. On avance mieux dans ce sens-là, même si on ne le dit pas. 

© Romane Fraysse

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