La Clef

C’est l’histoire d’un cinéma à trois formes : tout d’abord La Clef, l’un des cinémas Art et Essai du Quartier latin de 1973 jusqu’à sa mise en vente en 2018 ; puis La Clef occupée, autogérée deux années par d’anciens salariés, cinéphiles et riverains luttant contre sa disparition ; et enfin, l’association La Clef Revival fondée par des occupants qui, non découragés par leur expulsion, ont initié des séances hors-les-murs, un rachat participatif et une “ouverture définitive” le 14 janvier 2026. Dernier cinéma associatif de Paris, ce lieu regroupant deux salles de projection, un bar et une bibliothèque poursuit son engagement initial : défendre des films peu diffusés tout en maintenant des prix abordables. Il demeure, à mon sens, un bel exemple de force collective et d’indépendance.

Oui, La Clef a été mise en vente en 2018 et a dû fermer ses portes. D’anciens salariés ont d’abord essayé de racheter le cinéma, estimé à 4 millions d’euros. Malheureusement, ils n’ont pas réussi à récolter les fonds. Suite à ça, des spectateurs, professionnels et riverains les ont rejoints pour occuper le lieu dès le 20 septembre 2019. Plusieurs collectifs se sont alors formés pour le gérer de manière autonome durant deux ans et demi.

Ticket de film durant l'occupation - © Romane Fraysse
Ticket de film durant l’occupation – © Romane Fraysse

C’est en 2021 que notre association La Clef Revival a vu le jour, dans le but de préserver l’esprit du lieu et de racheter le cinéma. Pour éviter l’expulsion, on proposait des séances dès 6h du matin jusqu’au soir, avec un accès libre au bar. Finalement, le 1er mars 2022, les forces de l’ordre nous ont mis dehors.

Il y a eu énormément de dons sans contrepartie : ça variait entre de petites sommes et d’énormes dons de mécènes. Une partie de l’équipe a dépensé beaucoup d’énergie pour aller les chercher. C’était très long, très chronophage… Il a vraiment fallu s’accrocher. Heureusement, nous avons été soutenus par des acteurs et cinéastes, comme Céline Sciamma ou Jean-Luc Godard. Une exposition a aussi été organisée au Palais de Tokyo avec plusieurs artistes, dont David Lynch, qui nous ont donné leurs œuvres afin de les vendre et financer le rachat. C’était incroyable !

Ouverture de La Clef, 2026 - © Victor Guthmann
Réouverture avec les bénévoles de La Clef Revival, 2026 – © Victor Guthmann

Une fois les fonds récoltés, nous avons lancé un chantier de remise aux normes en 2025, soutenu par la Ville de Paris, la Région Île-de-France et le CNC. Leurs contributions ont couvert près de la moitié du coût des travaux évalué à 580 000 €. Il y a aussi eu du mécénat de compétences pour nous prêter main-forte.

Durant l’occupation, on a réfléchi à une manière de racheter le cinéma et de le rendre pérenne afin qu’il reste ce qu’il est. On a pensé à la préemption de la Ville de Paris, mais ça dépend des agendas politiques et on perd en autonomie sur la programmation. On a finalement opté pour le fonds de dotation afin d’en faire un bien commun et de le sortir de la spéculation immobilière. La propriété d’usage nous tenait à cœur, on ne voulait pas d’un propriétaire.

Désormais, les statuts sont tels que c’est une galère monstrueuse pour revendre le cinéma. La Clef Revival repose sur deux collèges : un collège de professionnels (Céline Sciamma, Jean-Marc Zekri, Éric Arrivé, Laurent Tenzer), et un collège de six personnes issues de l’occupation. On dépend aussi d’un comité qui nous conseille et s’assure que le principe de désintéressement est bien respecté (Emmanuel Falguières, Valentine Roulet, Sarah Vanuxem, Françoise Vergès). Donc, même si notre association périclite, le fonds de dotation a pour objet de trouver une autre association qui a les mêmes valeurs que nous : une programmation collective et horizontale avec des séances à prix libre.

Un cinéma associatif est géré par une association, là où un cinéma plus classique va être dirigé par une entreprise de manière hiérarchique. Nous, on souhaite un lieu autogéré, avec une organisation horizontale. Pour le moment, nous sommes une équipe de 200 bénévoles, avec un noyau dur de vingt personnes travaillant quotidiennement à La Clef pour l’accueil, la formation des adhérents ou la gestion du matériel. Nous avons aussi deux salariés : un responsable des locations et de la technique, et un secrétaire général, chargé à la fois de la coordination générale des activités et de la gestion administrative et financière du projet.

La Clef - © Héléna Delamarre
La Clef – © Héléna Delamarre

L’horizontalité, ça signifie que chaque bénévole est polyvalent. Il est formé pour tenir l’accueil et la billetterie, respecter la sécurité du bâtiment, programmer et projeter des films, présenter des séances et gérer le bar. L’idée, c’est que les rôles tournent constamment entre nous.

La programmation est décidée de manière collective. Tous les bénévoles peuvent faire des propositions et on en discute tous ensemble. On organise une séance par soir du mercredi au vendredi, et trois séances par jour les week-ends (deux l’après-midi et une en soirée). À chaque fois, un film différent est présenté par une personne différente.

Parfois, nous organisons aussi des cartes blanches avec des collectifs extérieurs, et nous avons des associations adhérentes à qui on confie le lieu clé en main, après les avoir formés. On veut vraiment que La Clef puisse appartenir à une grande diversité de gens.

Oui, en effet. On désire projeter toutes sortes de films et les rendre accessibles au plus grand nombre. Chaque séance est présentée par un invité, et les débats sont bienvenus après la séance. Comme les ciné-clubs, on souhaite faire du cinéma un lieu vivant, où les spectateurs peuvent se rencontrer et échanger leurs idées. On veut devenir un vrai cinéma de quartier, en proposant aussi des ateliers d’éducation à l’image avec les centres de loisirs de l’arrondissement.

La Clef - © Ville de Paris / Joséphine Brueder
La Clef – © Ville de Paris / Joséphine Brueder

Dans notre sélection, on défend des films qui ont peu de visibilité. Puisque nos séances sont à prix libre, on ne programme pas de sortie nationale pour ne pas être en concurrence avec les autres cinémas. C’est un prérequis de base. Nos choix se portent sur des œuvres non distribuées, tombées dans l’oubli, ou réalisées par de jeunes cinéastes qui galèrent à trouver une place en salle. Autrement, nous n’avons pas de ligne directrice : la programmation est très variée, chaque bénévole vient avec sa cinéphilie et apporte quelque chose au lieu.

On tient en premier lieu grâce à la location : on loue des salles de projection pour des boites de production, ainsi qu’une salle de montage image et une salle de montage son.

Autrement, on bénéficie de l’aide de la Mission Cinéma de la Ville de Paris réservée aux salles indépendantes. Nous allons également solliciter l’Aide à la programmation difficile du CNC, mais nous n’y serons éligibles qu’après une année d’exploitation ; c’est a priori la seule à laquelle nous pouvons prétendre, puisque la nature de notre programmation, qui inclut de nombreux courts-métrages ou films inédits sans visa, ne nous permet pas d’être classés Art et Essai. De toute façon, on tente le plus possible de ne pas dépendre de subventions pour des raisons d’autonomie.

Oui, l’un de nos principes phares, c’est sans conteste le prix libre. On défend le cinéma comme un art populaire, facilement accessible. Ensuite, on souhaite que La Clef soit un lieu où l’on puisse apprendre les uns des autres en désacralisant les savoirs. Que les bénévoles soient des touche-à-tout, que les spectateurs puissent partager leur cinéphilie aux côtés de chercheurs ou professionnels invités. C’est en quelque sorte un laboratoire social, dans lequel le cinéma est ce qui nous relie.

La Clef
34 rue Daubenton, 75005 Paris
Du mercredi au dimanche

© Romane Fraysse

Leave a comment