La Mauvaise Graine

De Saint-Denis, je ne connaissais que la cathédrale, le musée municipal et la halle du marché. En rencontrant Vincent Kherchaoui, j’ai appris qu’il y avait Saint-Denis et la Plaine Saint-Denis, vaste quartier sud ayant sa propre autonomie. J’ai aussi appris que dans l’ensemble de la ville, il n’existe qu’une unique librairie – quand on sait que Paris regroupe 400 librairies intra-muros. En ce mois de mars 2026, Vincent a décidé d’en ouvrir une deuxième, dénommée La Mauvaise Graine, qui a la particularité d’être installée… dans un camion. Son objectif : faire le tour de la Plaine et des villes voisines pour offrir un accès au livre là où il en manque.

Je suis arrivé dans la région pour me former aux sciences sociales à l’université Paris 8, puis entre 2017 et 2022, je suis devenu éducateur de rue en Seine-Saint-Denis dans certaines cités des communes alentour. Déjà, dans ma pratique éducative, la littérature avait une place centrale. Je trouve que le livre est vraiment un marqueur d’inégalité sociale, et pourtant, un important vecteur d’émancipation.

Pour enrichir ma formation, j’ai décidé de retourner à l’université pour faire un Master de Sciences de l’éducation. Mon mémoire de recherche portait sur la place de la lecture dans la protection de l’enfance, et cela m’a permis de rencontrer plusieurs professionnels du secteur, dont des libraires. Ce métier m’impressionnait : je ne pensais pas avoir la force sociale, éducative et culturelle que peut demander ce genre de petit commerce. Mais au fil des échanges, je suis finalement parvenu à passer le cap, et à devenir moi-même libraire.

Je me suis lancé en 2022. J’ai fait une formation en accéléré à l’École nationale de la librairie durant quelques mois. En parallèle, j’ai appris le métier lors de mon stage à la librairie La Régulière, dans le 18e arrondissement de Paris. C’est une librairie généraliste dans un quartier populaire, avec des rayons très militants. Je n’avais pas fait mon choix par hasard. Je voulais aussi étudier la manière dont un commerce aussi peu rentable parvenait à vivre.

En 2023, j’ai ensuite été embauché à L’Usage du monde (17e), où je suis devenu le responsable du rayon de bandes dessinées. J’avais déjà l’idée de monter ma librairie à Saint-Denis, mais mon patron et ami Mickaël Kobler a tout de même accepté de m’engager dans l’optique d’améliorer ma formation. J’en avais besoin, car c’est un métier polyvalent, où l’on doit être commerçant, savoir conseiller, maitriser toute une histoire de la littérature et lire les nouveautés, faire l’assortiment parmi les milliers de livres qui paraissent chaque année…

Lorsque je travaillais à L’Usage du monde, je réfléchissais à un commerce pouvant être géré de manière autonome. Je me suis d’abord intéressé aux librairies avec une toute petite surface, mais ce n’était pas rentable. Puis, j’ai découvert que des librairies itinérantes existaient dans certains villages français, ce qui m’a donné l’idée du camion. Comme dans les campagnes, il est difficile de garder un local fixe dans certaines communes proches de Paris. Et il existe déjà une autre librairie itinérante dans le sud de l’Essonne, mais c’est relativement rare en Île-de-France.

Pas vraiment… Mon projet reste atypique, mais je n’aurais jamais pensé que ce serait aussi compliqué. Le CNL n’attribue pas de subventions aux librairies de petite surface, donc je ne peux pas compter sur eux. J’ai demandé à la Région et à la DRAC, mais il faut patienter six mois pour avoir une réponse. Donc je reste en attente. La Ville de Saint-Denis m’aide à m’implanter, mais elle ne me soutient pas non plus financièrement.

Je ne m’attendais pas à autant de stress et de surmenage. Ce sont des problèmes à régler seul sur plusieurs mois, sans toujours pouvoir les anticiper. Heureusement, j’ai lancé une campagne de préventes qui m’encourage beaucoup, autant d’un point de vue économique qu’émotionnel. Puis, je suis déjà propriétaire du camion, ce qui me fait économiser un loyer !

Pas tout à fait. Plus précisément, j’ai décidé de me concentrer sur la Plaine Saint-Denis et sur des villes voisines où l’on ne trouve aucune librairie. À l’heure actuelle, sur l’ensemble de la commune de Saint-Denis, il n’en existe qu’une seule, La Petite Denise, qui se trouve en plein centre depuis trente ans. Mais la Plaine Saint-Denis est un quartier vraiment éloigné du centre-ville. C’est une zone industrielle située au nord de la porte de la Chapelle, au croisement des voies ferrées et de l’autoroute.

Ce territoire a sa propre identité, avec la présence du Stade de France au nord et du campus Condorcet. Il y a pas mal d’étudiants et chercheurs. C’est donc intéressant d’implanter une librairie ici, sans faire concurrence à qui que ce soit… La Plaine a très peu de commerces et de lieux culturels, à part le cinéma Pathé du Stade, le théâtre des 3T, l’Académie Fratellini et une maison de quartier. C’est un secteur résidentiel vraiment isolé.

Mes déplacements sont des rendez-vous quotidiens. Les matins, je fais les marchés des petites villes alentour (Epinay, Villetaneuse, Stains, La Courneuve, etc.) et les après-midis, je reste à la Plaine, sur la place du Front-Populaire, où se trouve une station de métro. La Ville de Saint-Denis a accepté de me réserver une place de stationnement pour l’année.

Oui, je voulais vraiment une librairie généraliste pour les riverains de la Plaine. Être le commerce de proximité où tout le monde trouve son compte. J’ai un fonds de 2 000 titres que je peux garder dans le camion. Je suis fourni par les mêmes circuits de distribution que les librairies d’Île-de-France, et je fais partie du réseau Paris Librairie. On peut découvrir mon stock sur leur site.

En fréquentant de petites librairies, j’ai appris une chose : limiter l’offre, ça permet aux gens d’être plus curieux. L’immensité peut parfois noyer l’envie. Un libraire indépendant fait des choix, et encourage à découvrir des textes. C’est aussi la singularité du projet.

C’est prévu. Je suis déjà en lien avec la Maison de quartier de la Plaine, les groupes scolaires et la DRAC. Je pourrai me déplacer devant les écoles ou accueillir les enfants à La Mauvaise Graine. Généralement, le camion plait beaucoup aux enfants. C’est une idée farfelue qui marque les esprits, impressionne, donne l’envie de lire. Ça retire les barrières symboliques d’une librairie, car les livres peuvent facilement intimider et ont un coût.

Des dispositifs sont aussi mis en place pour nous mettre en lien avec les enfants. Je pense notamment au programme « Jeunes en Librairie », lancé par la Région Île-de-France, qui permet d’offrir des chèques cadeaux à une classe pour faire des achats dans notre librairie.

En effet, la librairie est un commerce exigeant en termes d’investissement. Elle n’est pas rentable en raison de la Loi du prix unique. Bien sûr, cette loi est nécessaire et permet de préserver toutes les structures indépendantes face à de grands groupes comme la Fnac. C’est une exception culturelle française, qui permet à notre pays d’avoir le plus grand nombre de librairies au monde. Mais puisque le prix du livre est le même partout, le libraire ne décide pas de sa marge, ne peut pas la négocier, et gagne finalement peu. Généralement, il n’a donc pas d’autres choix que de s’installer dans les quartiers les plus aisés des villes, ce qui renforce davantage la fracture sociale avec les milieux plus populaires.

Oui, je suis un grand défenseur du Pass Culture pour encourager à la lecture. Son impact social sur les banlieues est vraiment impressionnant. Cela profite à tous les jeunes : ceux des familles aisées, qui ont été éduqués à la littérature et au monde du livre, mais aussi ceux qui sont moins privilégiés et n’ont pas grandi avec cette culture-là. Et depuis peu, ce Pass permet également aux jeunes des quartiers de devenir jurés pour le prix du Festival de littérature urbaine. C’est une dynamique que je trouve utile et inspirante pour démocratiser l’accès au livre.

La Mauvaise Graine
Place du Front-Populaire, 93210 Saint-Denis
Marchés des villes alentour
Ouverture le mardi 10 mars 2026
La cagnotte pour soutenir le projet se trouve ici 

© Romane Fraysse

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