J’ai rencontré Nicolas Daubanes lors de son exposition au Panthéon. Il y évoquait sa pratique du dessin, ses recherches sur l’enfermement et la mémoire, ses ateliers dans les prisons. Mais aussi, son origine ouvrière, son rejet du monde du travail et son refus du transfuge de classe. On décelait dans ses paroles une conviction intime et dans ses œuvres, un geste cohérent, preuves d’être en présence d’un artiste au sens le plus juste. Cela m’a donné envie de le rencontrer une nouvelle fois pour le questionner sur ses interventions dans les prisons, tout en évoquant la singularité de ces rencontres et le risque de n’approcher l’humain que sous sa forme morale.
Entrer dans une prison n’a rien d’anodin. C’est un lieu marginal, invisibilisé par la société, dont on connaît finalement peu de choses. Comment as-tu commencé à y intervenir ?
En 2008, j’étais à l’école des Beaux-Arts de Perpignan et je faisais beaucoup d’ateliers avec les enfants. J’ai ensuite eu l’envie de continuer avec des jeunes au parcours plus singulier, sans trop savoir comment. À cette époque, j’ai appris qu’une prison pour mineurs venait d’ouvrir à Lavaur (Tarn). J’ai donc décidé d’y intervenir avec le soutien d’une association locale et de l’école des Beaux-Arts. Je suis arrivé avec un projet d’atelier, et ensuite, tout s’est enchaîné.

J’ai frappé à la porte d’autres prisons, où j’apprenais à chaque fois de mes rencontres avec les détenus. Ce milieu m’inspirait, j’en ai rapidement fait le cœur de mon travail. Je gagnais ma vie ainsi et ça me maintenait dans une dynamique productive. C’était une combinaison parfaite. Ensuite, mes réflexions ont un peu évolué. J’ai été à la prison de Montluc, et j’ai commencé à m’intéresser aux lieux de mémoire.
Comment se déroulent tes ateliers avec les détenus ?
Ce sont des ateliers à visée artistique. Dès le départ, je mets en place un dispositif avec les détenus. Je pense que pour intervenir dans une prison, il faut savoir précisément ce qu’on veut faire. Je rencontre ces personnes, je leur présente mon projet et on crée quelque chose ensemble. Par exemple, je leur ai fait concevoir des objets en argile qui sont prohibés dans cet endroit, comme des revolvers ou des clés.
Certains sont là de manière volontaire, d’autres y ont été incités. On te confie souvent les plus calmes et ceux qui s’entendent bien entre eux. La plupart du temps, ils sont tous très respectueux. J’interviens soit avec des hommes soit avec des femmes. Les ateliers ne sont jamais mixtes pour éviter qu’il y ait de la manipulation. Ce serait trop violent.
Quelle impression retiens-tu de tes passages dans les prisons ?
Une prison est très impressionnante. On te fait entrer, on récupère toutes tes affaires, et on t’amène dans la salle d’activités. Bien souvent, tu marches pendant un moment avant d’arriver dans l’espace dédié, qui peut être la bibliothèque, une salle vacante ou une ancienne cellule.

J’en retiens une sensation étouffante, du fait de l’enfermement. On s’en rend compte au moment du départ. Sortir d’une prison, ça ne se fait pas rapidement. Il faut du temps. La sortie se fait bien en une vingtaine de minutes.
Ce qui me questionne, c’est la manière dont les personnes enfermées communiquent avec l’extérieur… Est-ce que des dispositifs sont mis en place pour leur donner accès à une vie culturelle ?
La plupart du temps, la communication se fait par le biais des avocats et de la famille. Ils se tiennent aussi informés par la télévision. Autrement, des associations organisent pas mal d’ateliers, comme des cours de théâtre ou d’art plastique. Malgré tout, je trouve que les choses se durcissent depuis quelques années : certains médias ont reproché aux prisons d’offrir trop de confort aux détenus. Ce qui est faux. Et quand bien même, tu peux les mettre dans le meilleur des conforts, malgré tout, ils sont enfermés.
C’est cette thématique de l’enfermement qui t’intéresse.
Oui, j’étudie la manière dont les personnes agissent sous la contrainte. En prison, les détenus vivent dans une vraie misère. C’est une sorte de loupe placée sur notre société. Tu vois, je suis en ce moment en résidence dans Le Val Fourré (Mantes-la-Jolie), et là aussi, c’est la misère. Lorsque tu entres dans l’immeuble, tout est crade, insalubre, mal isolé. Il y a assez peu d’intimité. La prison, c’est ça de manière plus radicale. D’où l’effet loupe. Même si c’est plus ordonné qu’à l’extérieur, la violence est très présente, les rapports hiérarchiques se créent vite entre les détenus. Ça contraste d’ailleurs avec l’impression de « calme » qui s’en dégage à première vue, puisque tout est contrôlé, comme recouvert d’une chape de plomb.

Malgré tout, c’est étonnant, mais lorsque je fais ces ateliers en prison, j’ai l’impression d’être au bon endroit. Parce que c’est lié à une thématique qui m’intéresse, et mes recherches là-bas sont complètement abyssales.
Finalement, ton expérience en prison participe à ton processus de création.
Oui. J’ai une œuvre en tête, et une évidence me dit que je dois la faire en prison. Quand on commence les ateliers avec des détenus, c’est difficile de s’arrêter, parce qu’une idée supplémentaire surgit toujours. Ce n’est pas un lieu comme un autre où on peut entrer tous les jours, comme on veut. En prison, il faut préparer sa visite, et patienter pour avoir un créneau dans le mois. Donc ça crée de la frustration et de l’envie, des idées naissent dans ce laps de temps et s’ajoutent à chaque passage.
Tout cela nourrit tes recherches. Mais lorsque tu y vas, as-tu aussi l’objectif d’apporter quelque chose aux détenus ?
Pas vraiment. Je ne suis pas un travailleur social, donc je n’ai rien à leur apprendre. Je ne suis pas tellement favorable au bénévolat en prison : bien souvent, les bénévoles font la démarche pour eux-mêmes, c’est une charité mal placée.

Je ne crois pas que ce soit un bon chemin de venir en pensant aider les détenus. La plupart du temps, ils viennent aux ateliers parce que ça les sort de leur cellule. Moi, je n’ai rien à leur apporter réellement et je ne force rien. Disons que sur sept personnes présentes, trois participent vraiment. La plupart regardent, décrochent et finissent par discuter entre eux. Mais qu’importe : si je décide de travailler avec d’autres personnes, c’est surtout parce que j’estime que tout seul, je n’y parviendrai pas. Il faut que l’œuvre reste ouverte, ne tourne pas qu’autour de moi.
Je suis d’accord. À mon sens, une œuvre ne doit pas seulement parler de l’artiste. Elle trouve sa profondeur lorsqu’elle permet de créer du lien, de résonner chez les autres.
Voilà. Une œuvre a un intérêt dès lors qu’elle s’adresse aux autres. C’est donc plus enrichissant de travailler à plusieurs. Même si je reste très centré sur mon travail, j’ai toujours à cœur de faire beaucoup de collaborations.
Et puis, j’imagine que la prison t’ouvre à d’autres parcours de vie, qui te questionnent aussi.
Exactement. Des parcours qui sont intéressants, qui méritent de l’attention. Lors du confinement, des journalistes m’avaient interrogé sur la manière de vivre cet enfermement, vu que c’est la thématique principale de mon travail. Je leur avais plutôt conseillé d’interroger les détenus. Moi-même, lorsque je cherche des échanges dans les prisons, c’est parce que j’estime que ce sont eux les experts de l’enfermement. Ce sont eux qui ont des choses à nous apprendre.

De quelle manière peut-on apprendre auprès d’eux ?
La prison permet de questionner notre société, et notamment notre époque contemporaine. Par exemple, aujourd’hui, les artistes s’intéressent beaucoup à l’éthique du « care », et l’art a tendance à mettre de côté les profils dangereux, problématiques. Ma démarche est différente, puisque je fais nécessairement face à des personnes malveillantes en me rendant en prison.
En réalité, je suis convaincu que « faire de l’art », c’est réveiller quelque chose de douloureux, sublimer une zone de noirceur. Cette faille nous pousse compulsivement dans une recherche. Bien sûr, je ne remettrais jamais en cause le « care », c’est une thématique importante de notre époque. Mais tout l’intérêt d’une prison, c’est qu’on a affaire à des personnes qui sont enfermées, qui ne sont plus en état de nuire. Le détenu a un statut particulier, qui rend le dialogue possible. Et selon moi, il est important de travailler avec ces personnes. Il ne faut surtout pas oublier ces personnes.
Il s’agit avant tout de parler de l’humain, ne pas avoir une approche morale qui vire vers le manichéisme, mais faire face à notre complexité.
Oui, cette approche humaine évite de les opposer radicalement à nous, aux personnes du monde extérieur. Parler d’eux est une manière d’expliciter des violences qui existent en réalité de manière plus implicite dans notre société. Je pense par exemple à la souffrance dans le travail, qui caractérise notre monde contemporain.

D’ailleurs, tu dis avoir toujours refusé de travailler. Tu t’opposes aux rapports hiérarchiques qui existent dans le monde du travail, ceux que tes parents ont connus à l’usine.
Oui, mes parents étaient ouvriers et sont morts de maladies liées à leur travail. Je dis que je refuse de travailler, parce que j’ai une sorte de revanche sur la vie. Je ne traiterai jamais directement de la violence dans le monde ouvrier. En revanche, la prison me sert de catalyseur pour pouvoir en parler : je sais que j’aurai affaire à des personnes malveillantes, mais la question n’est pas là. Ce qui m’intéresse, c’est d’en apprendre de ces gens-là. Je veux échanger avec les rebuts de la société, et si la société les invisibilise, je vais les rendre visibles. Car, en réalité, j’ai aussi l’impression de m’intéresser à moi, à mes parents, aux gens qui sont mis de côté. C’est une démarche autobiographique qui, je le souhaite, évoque plus largement les rapports de force qui existent entre les humains.
© Romane Fraysse
Portrait réalisé par Anthony Françin à la Villa Médicis
