On peut dire d’Albas qu’il est un village du Quercy Blanc. On peut aussi dire qu’il est un lieu de l’enfance, petit îlot aperçu depuis un pont enjambant le Lot, dont la route gravit les roches et dépasse l’église jusqu’à la grande place, sur les hauteurs. Tout comme moi, Cathy associe Albas à son enfance. Si le village est longtemps resté sans commerce, il retrouve depuis quelques années une vie locale, avec l’arrivée d’une épicerie, d’une guinguette, d’une galerie d’art… et de sa librairie depuis l’été 2025. En ouvrant Le bon air est dans les livres sur la place, en face de l’école, Cathy rejoint un paysage familier et participe à son tour à son dynamisme.
Décider d’ouvrir une librairie dans un village n’est pas un choix anodin. C’est souvent lié à l’envie de retourner dans un lieu que l’on connaît bien, comme cela est votre cas.
Oui, j’ai passé mon enfance à Albas, et mes parents y vivent encore aujourd’hui. J’y retournais donc régulièrement. Comme pour beaucoup de personnes, les choses ont changé en 2020. Juste avant le premier confinement, j’ai été mutée dans mon entreprise. La période d’isolement m’a amenée à me questionner, avec la nécessité de trouver du sens. J’ai essayé de me raccrocher à autre chose, penser à un projet qui soit utile. J’avais sûrement aussi le besoin de retourner vers un paysage connu, mon village d’enfance, et de me rapprocher en même temps de mes parents.

C’est à ce moment que vous avez songé à devenir libraire ?
J’ai un peu occulté la genèse de tout ça. Je cherchais quelque chose qui pouvait me faire du bien, et les librairies ont toujours été pour moi un espace de quiétude. Durant la pandémie, les médias ont beaucoup parlé de librairies hybrides, qui complétaient leur activité avec un salon de thé. La lecture est mon refuge, et j’ai toujours aimé faire de la pâtisserie. Les deux s’alliaient donc bien.
Au fil des mois, cette idée a germé dans mon esprit et mon projet a pris forme, petit à petit. Je n’avais alors aucune expérience dans ce domaine. Dès 2021, je me suis inscrite à une réunion d’information organisée par l’École nationale de la librairie de Paris pour me renseigner sur ce métier et les formations qui existaient. Cela m’a d’autant plus convaincue de suivre mon instinct.
Le projet était là, mais trouver le bon endroit dans un village n’est pas évident. Comment cela s’est-il passé ?
Un jour, lors d’une venue à Albas, mon regard s’est posé sur deux maisons en pierre, de grande hauteur, avec un emplacement idéal sur la place du village. J’ai tout de suite trouvé qu’elles avaient la forme parfaite pour accueillir ma librairie. Je ne cherchais pas un local commercial, je voulais l’installer dans une maison.

Malheureusement, ces deux espaces n’étaient pas à vendre. J’ai malgré tout contacté la propriétaire. Elle a bien voulu me faire visiter les lieux, je lui ai présenté mon projet, et après trois semaines de réflexion, elle a finalement accepté la vente. J’étais ravie !
Une fois le lieu trouvé, j’ai redéfini les espaces intérieurs et lancé les travaux de rénovation. Tout cela s’est fait de manière intuitive. Le salon de thé au rez-de-chaussée avec une terrasse sur la place, un espace jeunesse sous les toits… J’ai été soutenue par ma famille et par une amie de longue date, qui est aujourd’hui ma salariée.
En parallèle, vous avez décidé de vous former.
En 2023, je me suis formée à distance avec l’organisme Book Conseil pour devenir libraire. J’ai suivi des cours durant deux semaines pour apprendre à créer mon entreprise, puis j’ai fait un stage de deux semaines dans une librairie. En 2024, j’ai été accompagnée par un conseiller de cet organisme et nous avons fait l’étude de marché : tout cela a confirmé que l’activité seule de librairie était difficilement viable dans un village et qu’il fallait l’associer avec une autre activité, un salon de thé par exemple.

J’ai ensuite effectué un autre stage dans une librairie pour compléter ma première expérience, et en 2025, j’ai pu prendre un congé de création d’entreprise (CCE) qui m’a aidé à me lancer pour de bon. En parallèle, il fallait s’occuper des travaux de la librairie, qui ont tout de même duré trois ans…
Trois ans de travaux, c’est conséquent ! Vous avez pu obtenir des aides ?
La CCI du Lot m’a proposé un prêt d’honneur après acceptation en comité. J’ai complété avec un prêt bancaire. J’ai également déposé des dossiers de demande de subventions auprès du CNL et d’Occitanie Livres et Lectures pour obtenir des aides liées aux travaux, à l’informatique et au stock de la future librairie. Résultat : je n’ai obtenu aucune subvention. Leur refus est visiblement fréquent lorsqu’on a un projet de librairie hybride.
Une fois installée, comment vous êtes-vous improvisée libraire ? Je pense par exemple au choix des ouvrages mis en vente…
La formation m’a été très utile, en plus de mes stages. J’ai aussi visité beaucoup de librairies pour me donner des idées. Ce que j’ai retenu, c’est qu’en s’installant dans un village, on pouvait difficilement se spécialiser dans un seul domaine littéraire.

J’ai fait le choix d’une librairie généraliste, avec des espaces dédiés aux polars, à la littérature jeunesse ou aux livres d’art. Les assortiments varieront ensuite durant l’année selon notre clientèle. On a déjà une demande d’ouvrages sur les jardins ou le régionalisme, souvent publiés par de petites maisons d’édition locales. Il s’agit de rester attentif et de réajuster nos choix. On a toujours la possibilité de retourner les livres, même si les frais sont à notre charge. En ce sens, on est constamment dans un rééquilibrage.
Ce choix d’ouvrir une librairie dans votre village d’enfance est très personnel. Était-il aussi mené par l’envie de faire vivre un lieu qui n’a pas tous les commerces de proximité d’une ville ?
Mon projet de librairie est toujours resté indissociable d’Albas. Mais une chose est sûre : j’ai eu l’idée de m’installer dans ce village, car il renaît depuis plusieurs années. Après la période Covid, l’activité a repris avec l’ouverture d’une épicerie, d’une guinguette, d’un restaurant… Tous ces commerces ont rendu le lieu plus dynamique et m’ont donné envie de le faire vivre à mon tour. J’étais à la fois heureuse d’y retourner et de pouvoir créer du lien.
Je trouve que c’est une chance de travailler dans un village. On échappe au bruit de la ville, on identifie des visages, on prend plaisir à s’arrêter un moment pour discuter. Revenir à une échelle humaine, c’est une vraie qualité de travail.
J’imagine qu’on rencontre aussi plusieurs contraintes, du fait de l’isolement…
En effet, la principale contrainte, c’est la faible fréquentation. Souvent dans un village, les personnes se déplacent parce qu’elles ont quelque chose de précis à faire. Ce n’est pas comme dans les villes, où l’on sort pour flâner et l’on est attiré au hasard par une vitrine. On ne peut compter dessus qu’avec le tourisme en période estivale. Autrement, on connaît de nombreuses périodes creuses. C’est pour cela qu’il faut sans cesse être force de proposition en terme d’animations et de rencontres.

À côté de cela, nous n’avons pas de grands espaces de stockage. Il faut donc prévoir assez sans prévoir trop. Lorsqu’on fait des retours de livres, ce sont des frais supplémentaires. C’est aussi du gaspillage, et je préfère éviter la circulation excessive d’ouvrages qui risquent de finir au pilon… Limiter les échanges, c’est être dans une logique écologique. Je pars du principe que les clients peuvent toujours passer commande auprès de nous et recevoir leur livre quelques jours plus tard.
L’important est donc de trouver un équilibre et de maintenir le lieu dans une certaine dynamique… Quels événements prévoyez-vous pour cela ?
Oui, dans un village, il est primordial de mettre en place des rendez-vous fixes afin de fidéliser sa clientèle. Je pense par exemple à des ateliers de tricot, des jeux de société, des rencontres avec des associations ou des cours de langue étrangère qui auraient lieu fréquemment dans le mois.

En parallèle, j’essaye de me rapprocher de l’école d’Albas et celles des villages voisins pour organiser des lectures. J’aimerais aussi faire venir des auteurs locaux pour des séances de dédicace, voire des écrivains plus connus, même si leur venue est souvent décidée par leurs maisons d’édition… De toute façon, tout cela s’établira au fil des années. C’est d’autant plus nécessaire lorsqu’on s’installe dans un village. La librairie devra constamment se réajuster selon les expériences et les rencontres.
Le bon air est dans les livres
2 place des Mirepoises, 46140 Albas
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© Romane Fraysse
Portrait réalisé par Marie Leroy
