Installée à deux pas de la Maison de la Poésie, la librairie Centrale marche à la manière d’un corps. Au mur se lit « Théorie – Littérature – Poésie » comme on toucherait la tête, le ventre et les jambes. Au cœur de la pièce, trois tables se remplissent de nouveautés qui dialoguent avec les étagères réunissant des textes de l’Antiquité à nos jours. Ouvert le 3 octobre 2025 par Eva Anna Maréchal et François Ballaud, ce nouveau lieu parisien tisse des liens vivants entre les écritures et offre un espace central à la scène littéraire contemporaine.

E : Nous louons ce local à la Maison de la Poésie, qui est notre partenaire. On s’est mis d’accord pour vendre des ouvrages liés à ses événements tout en restant entièrement libres quant aux titres que l’on propose dans la librairie. Comme elle, nous souhaitons faire vivre la poésie et la rendre accessible au plus grand nombre.
Cette collaboration rassemble deux acteurs engagés dans le milieu littéraire : d’un côté, Eva Anna Maréchal, cofondatrice de la revue Sabir, des éditions Pauline Arsène et du Sturmfrei Festival mêlant musique, littérature et arts visuels ; de l’autre, François Ballaud, cofondateur de la maison d’édition L’extrême contemporain qui s’intéresse aux expérimentations dans la poésie, la fiction et les essais.

F : J’ai rencontré Eva en lisant Sabir. Avec sa revue et son festival, elle a publié et produit une grande partie de la scène contemporaine poétique francophone. Beaucoup de ces auteurs sont aujourd’hui présentés à la Centrale. Il y a donc une porosité entre nos parcours personnels et ce lieu que nous avons conçu ensemble. Nous ne sommes pas libraires de formation, mais lorsque l’idée et les possibilités sont là, tout en découle.
La Centrale n’a pas la volonté d’être le centre névralgique de l’écriture contemporaine. Il n’est pas question ici de représenter tous les pans de la Littérature, ni de prendre le pli de la librairie traditionnelle. Les deux initiateurs souhaitent plutôt lui donner une forme qui leur ressemble.

Nous avons bien conscience qu’une librairie comme la nôtre ne pourrait pas exister dans d’autres villes françaises et sans appuis. La librairie étant structurellement un commerce fragile, être spécialisé est d’autant plus risqué. Les librairies indépendantes survivent souvent avec un fonds généraliste permettant de rassembler tous les lectorats. Grâce à notre convention avec la Maison de la Poésie, nous pouvons aller à contre-courant en nous spécialisant dans la poésie, une certaine littérature et la théorie.
Notre triptyque « Poésie – Littérature – Théorie » sonne comme un manifeste (qui fait penser au sous-titre du groupe d’avant-garde Tel Quel dans les années 1960-70, « Littérature – Philosophie – Science »). Notre objectif n’est pas de présenter une littérature vendue, ou qui ne chercherait qu’à se vendre. On ne veut pas non plus attirer le maximum de personnes, mais les faire venir pour des raisons spécifiques, et créer une répétition. C’est une grande liberté. On se prive de « segments de marché », mais on crée notre propre empreinte, notre propre géométrie, notre propre centre. Et cette approche concentrique et poétique nous paraît aller de soi, dans ce paysage parisien.
Une idée d’empreinte et de paysage, de spécialité et de manifeste : voilà en quelque sorte les contours donnés à la Centrale par Eva et François, en veillant à toujours relier les pensées, leurs auteurs et leurs époques.

Notre sélection se fait selon nos affinités. On connaît les différentes maisons d’édition, on suit les catalogues qui nous intéressent et on fait nos choix. Ici, la poésie, la fiction et la théorie se relaient, dialoguent ensemble, de manière organique. On ne souhaite pas les cloisonner en rayons, mais se rapprocher plutôt de la cohérence singulière d’une bibliothèque personnelle. Des passerelles se créent entre les livres, des chemins de pensée se croisent. C’est le beau sens de ce qu’on appelle « l’histoire de l’art », qui est une histoire démesurément humaine de liens et d’inspirations.
À titre d’exemple, on présente les écrits théoriques Sur la révolution de Rosa Luxemburg, que l’on met en dialogue avec le texte visuel Rosa de Denise Le Dantec et le recueil Le Dernier Printemps de Rosa Luxemburg de Muriel Pic. Dans notre triptyque, je trouve que la partie « Littérature » tient très bien entre la « Poésie » et la « Théorie ». Nous défendons une littérature qui se sait littérature, c’est-à-dire une littérature attentive au langage, à ce qui s’écrit et à comment cela s’écrit. Qu’il s’agisse de livres du XVIe siècle ou du XXIe siècle, ils ont en commun de marquer une rupture dans leur style. Ainsi, chaque ouvrage présenté ici a été choisi par nos soins : nous refusons les offices, ces envois automatiques des maisons d’édition aux libraires, ce qui nous permet de rester entièrement libres dans notre sélection.
Dans l’objectif de mettre en lumière la scène poétique émergente, la Centrale organisera régulièrement des rencontres pour des sorties de livres, des lancements de revues ou de nouvelles collections dans les maisons.

Depuis quelques années, le marché de la poésie, dit-on, se porte bien, il y a une augmentation de ventes. On ne se l’explique pas tellement, les raisons données sont souvent peu convaincantes… On nous raconte que c’est lié à la réduction du temps d’attention des personnes, qui préfèrent lire quelques vers sur Instagram plutôt que des longs romans. Je n’y crois pas.
Oui, les explications sont souvent négatives. Je pense malgré tout qu’il y a une lassitude du public face à la saturation du marché du livre. Toute une littérature est produite à la chaîne par de grands groupes. Une hypnose par la marchandise. C’est un mécanisme paradoxal, typique des crises économiques : la compensation des pertes par la surproduction. Car il y a évidemment une crise. L’édition indépendante est en crise, les librairies indépendantes sont en crise.
Pour François comme pour Eva, s’engager dans le milieu littéraire reflète un engagement plus large. En préférant la spécialisation à la librairie généraliste, en sélectionnant chaque ouvrage selon leurs affinités, ils portent en filigrane un projet politique.

La crise que nous traversons dans ce qu’on nomme la culture est un moment charnière. On ne peut plus s’aveugler sur l’existence des grands groupes éditoriaux et sur leurs stratégies politiques plus ou moins discrètement à l’œuvre. Il y a dix ans, on les ignorait encore, aujourd’hui on les voit et on veut leur faire savoir.
Certains livres vont être mis plus facilement entre les mains des lecteurs que d’autres, il faut en avoir conscience et agir en conséquence. Certes, lorsqu’on est en bas de la « chaîne du livre » (le mot chaîne a autant d’importance que le mot livre), on a peu de poids. Mais aujourd’hui, être un libraire ou un éditeur indépendant est un acte parmi d’autres de résistance. C’est d’ailleurs l’énergie qui motive tous nos projets et nos choix. Notre librairie ne se prend pas pour autre chose que ce qu’elle est, mais dans ce qu’elle est, elle tente la bifurcation.
La Centrale
161 rue Saint-Martin, 75003 Paris
Du mardi au samedi, 11h-19h
centralelibrairie.com
Sur Instagram
© Romane Fraysse
Photographies : © Louis Remy / Romane Fraysse
