La Générale, difficile d’en donner une définition. Le lieu, tout d’abord, n’a pas une devanture habituelle : ni accueil, ni vitrine. On le découvre toutefois à travers quelques panneaux informatifs et deux affiches rouges annonçant les prochaines résidences artistiques. Le bâtiment, situé à deux pas de la mairie du 14e arrondissement de Paris, est l’ancien conservatoire de musique du quartier dont les espaces sont rassemblés en sous-sol… de sorte que rien ne puisse dévoiler ce qu’il s’y passe.
De prime abord, La Générale a donc quelque chose d’insaisissable, sorte d’ovni dans la ville qui n’en reste pas moins accessible. Si ses salles sont majoritairement réservées aux artistes en résidence, ce « laboratoire artistique, politique et social » défend l’expérimentation et le partage loin de toute rentabilité économique, en proposant ponctuellement des ciné-clubs, expositions, radio libre ou débats publics.
Pour sa gestion, une douzaine de bénévoles, et une seule salariée, Camille, en charge de la communication.

La Générale propose 150 résidences d’artistes chaque année, héberge des associations, déploie des dispositifs d’éducation artistique dans les écoles, sert de tremplin pour la création… Nous promouvons l’expérimental, bien loin des logiques mercantiles.
Et cela depuis vingt ans. Au départ, le collectif est né de la décision de plusieurs artistes du spectacle d’occuper un bâtiment désaffecté de l’Éducation nationale qui se trouvait à Belleville, rue Général-Lasalle (d’où « La Générale »). L’idée, c’était de former un grand espace de travail, car à Paris, on n’a pas facilement accès à des lieux pour créer et exposer. Après avoir été expulsé, le collectif a finalement réussi à négocier avec la Ville un espace à Voltaire (11e). Cela a duré une dizaine d’années, puis nous sommes arrivés dans le 14 e en janvier 2020.
Si La Générale reste en grande partie fermée au public, c’est pour accueillir des artistes en résidence. Théâtre, danse, arts plastiques, musique, radio, vidéo, écriture, édition… le spectre est large, tant que le projet trouve une résonance avec le lieu qui l’accueille.

En ce moment, on lance deux appels à candidatures chaque année, et on sélectionne 150 projets artistiques sur les douze mois. Les résidents n’ont pas de bourse de création, mais ils n’ont pas non plus à payer de loyer, ils doivent simplement adhérer à l’association à prix libre et conscient. Bien qu’on n’ait pas de logements, on dispose de nombreuses salles de travail, qui étaient autrefois celles du conservatoire. Chacun a son espace, chacun est libre de créer comme il le désire, et les échanges vont bon train, puisqu’on se retrouve tous dans le foyer commun, la cuisine ou le patio extérieur. Bien sûr, tout au long de la résidence, le collectif s’engage activement dans chaque projet : il se porte référent, organise des événements publics et des sorties de résidence.
Le lieu a certes quelque chose d’abscons, mais il n’est pas pour autant imprévisible. Pour se tenir au courant des événements publics du mois, il suffit de faire un tour sur son site internet, de s’inscrire à la newsletter et de suivre les réseaux sociaux.

On a des rendez-vous réguliers et toujours en entrée libre. Chaque semaine, on organise les « mardis informels », des débats avec des intervenants où l’on discute d’enjeux sociaux, d’art, de science, de technologie, d’économie ou d’écologie. Une fois par mois, on accueille le public dans l’auditorium pour notre ciné-club, ou dans le studio radio pour le faire participer à la radio libre πNode. On souhaite que toutes les personnes présentes puissent contribuer à leur manière à faire vivre La Générale.
À côté de cela, on porte aussi à l’extérieur des projets d’éducation culturelle comme « Art pour Grandir », qui fait intervenir des artistes dans les écoles pour sensibiliser les élèves aux différentes pratiques.
En ce sens, La Générale n’est pas fermée sur elle-même, mais tente, à sa manière, d’expérimenter de nouvelles formes de société, sans prétendre à une rentabilité économique. C’est sûrement en cela qu’elle demeure un ovni dans la ville : un lieu promouvant la création au détriment du marché est une denrée rare à l’heure du tout-pouvoir financier. Mais alors, comment le collectif parvient-il à maintenir son activité ?

Nous avons un budget assez réduit. On touche la subvention régionale Fabriques de culture, mais avec les coupes budgétaires, on a perdu 10 000 euros d’aides. À côté de ça, on gagne aussi un peu d’argent en louant nos salles à des associations, ou avec les recettes de notre buvette lors d’événements.
Le bâtiment est mis à disposition par la Mairie de Paris, à laquelle nous payons une redevance. Nous sommes liés par une Convention d’occupation du domaine public, un bail très précaire d’une durée de cinq ans. Depuis 2024, nous sommes constamment en négociation avec la Ville, pour conserver ce lieu ou en obtenir un autre. Nous avons réussi à rester cette année, et nous espérons pouvoir continuer ainsi encore quelque temps. Mais cette situation est trop instable, on reste tributaire d’une subvention qui peut s’arrêter à tout moment… À long terme, nous devons donc envisager l’achat.
Le « droit à la ville », défini par Henri Lefebvre, fait partie des engagements actifs de La Générale. Après avoir appris que le bail ne serait pas renouvelé en 2024, le collectif a décidé d’organiser un cycle dédié à cette thématique afin de dénoncer la gentrification et repenser l’organisation politique de nos villes.

À force de négocier un bâtiment avec la Mairie, nous avons pris conscience de la manière dont la ville est réquisitionnée pour les promoteurs, au détriment des lieux de luttes et de création. L’espace public ne semble plus être un bien commun. Je suis particulièrement critique des nouveaux lieux éphémères, prétendument éthiques, qui disent défendre l’artisanat, la culture locale, l’économie solidaire, et qui sont en vérité de grandes machines à fric.
Certes, nous n’avons pas de guinguette festive, nous sommes souvent fermés au public pour les résidences, mais notre activité a une utilité sociale et culturelle sur le long terme. Nous faisons d’ailleurs partie du réseau Actes If avec d’autres lieux intermédiaires, qui ont tous des économies difficiles, mais qui répondent à une charte de valeurs autour de la concertation, la mutualisation et l’accompagnement. Face à la suppression des subventions, aux pressions et aux fermetures de lieux culturels, il devient plus qu’urgent de repenser une politique de la ville.
La Générale
39 rue Gassendi, 75014 Paris
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© Romane Fraysse
