Voilà quelques mois que je circule dans le contrechamp des indépendants : ici et là, un lieu dont la devanture m’intrigue, l’indocilité d’un titre, quelques dessins qui débordent, ou bien une voix étrangère avec des mots familiers, l’appel en urgence d’un endroit en péril, ou l’invitation bienvenue de formes nouvelles. Face à mes demandes, quelques échos, et de nombreux silences, retraits ou oublis – mais tout cela fait partie du jeu.
Au fil du temps se dessine une carte d’incertitudes. Les indépendants évoluent dans une zone grise, composent avec des règles uniformes qui les occultent, sont tolérés dans une géographie qui nourrit les schémas les plus grossiers (en témoigne l’actuel phénomène de phagocytage éditorial), sous des autorités « compétentes » qui se dédouanent bien souvent de leurs responsabilités, cerveaux sans corps dont la logique rentable n’a que peu d’intérêt à promouvoir l’expérimentation. Tout cela avec, en relief, le cisaillement des budgets de la culture qui, aux dernières nouvelles, représente une baisse de 65 millions d’euros dans les régions en 2025 (pour suivre les dégâts en direct, par ici). Mais faut-il encore s’étonner que la culture, plus transgressive qu’on ne le croit, soit parmi les premières à devoir raquer ?
Malgré tout, au-delà de l’incertitude vient aussi la jubilation de compter plusieurs points de résistances. Des points certes, peu visibles sur une carte, qui ont peu de poids, mais des points tout de même, qui sortent un à un des grandes lignes.
À chaque indépendant sa voie secrète : donner de soi, réconcilier des êtres, faire advenir une pensée, persister dans le refus et dans l’éveil du monde, ne – surtout – jamais imposer une manière, rendre justice à l’enfant que l’on était, défendre la contradiction, prendre plaisir au contact – et le retrouver coûte que coûte –, s’aventurer à l’aveugle, n’avoir de cesse de déroger aux consignes, être sa propre autorité, fuir l’abstraction.
Somme toute, de ma démarche se révèle peu à peu un exercice de corps à corps qui dialoguent et aiment à tisser de nouveaux liens invisibles. Il en va tout d’abord du plaisir de la rencontre, celle d’une personnalité avec ses récits et – chose qui suscite toute mon admiration – ses actes. Car, loin du ciel des universitaires, « donner de soi » prend véritablement sa consistance dans l’acte créateur. C’est même, à mon sens, ce qui constitue la beauté de tout être séparé : s’attacher au monde sous une forme qui lui est sienne.
Peut-être est-ce là le seul prétexte que j’ai trouvé pour pouvoir les écouter, ceux-là mêmes qui donnent de leur corps singulier, le poursuivent dur comme fer, demeurent souvent solitaires, mais d’une solitude de partages. À bien y regarder, c’est même cette ambivalence qui semble définir la dynamique des indépendants les plus justes : une fidélité à soi et un élan constant vers les autres.
© Romane Fraysse
Ps : là-haut, une encre du très cher Henri Michaux (© Collection du musée de l’hospice Saint-Roch, Issoudun © Jean Bernard/Leemage © ADAGP)
Un nom après ma mort
Je n’en veux pas
Ou plutôt je m’en fous
Un nom de mon vivant
S’agit pas de ça
S’agirait de mon plaisir
De mon désir de gloire
Mais je condamne tous les héros
Si je ne condamne pas l’héroïsme
Alors ?
Alors faire pour le mieux
LE MIEUX
ROBERT DESNOS. POÈMES DE MINUIT
