J’ai rencontré Flora Citroën à une terrasse proche de Bastille. Nous avons discuté l’une et l’autre de sa maison Mater Éditions, des premières publications, de ses recherches en tant qu’artiste et de son intérêt pour la psychanalyse. Mais aussi, de manière moins formelle, de notre approche de la vie et de l’art, de la complexité de la pensée humaine et de l’engagement d’une voix qui dit « Je ».
Mater Éditions a été lancé en 2024 pour « redonner vie à des voix de femmes oubliées ». Tu as déjà publié deux ouvrages : une série d‘entretiens autour de la haine maternelle, et le texte d’une écrivaine jusqu’ici connue pour avoir été l’amante de Franz Kafka, la Tchécoslovaque Milena Jesenská.
En réalité, le projet est né dès 2023, avec mon doctorat. Je suis par ailleurs artiste visuelle, et j’ai travaillé durant plusieurs années sur la thématique de la haine maternelle, ces mères qui rejettent leur enfant. Pour mes recherches, j’ai organisé une série de conversations avec la commissaire d’exposition Sinziana Ravini, l’artiste Ragnar Kjartansson et la psychanalyste Michèle Benhaïm autour de ce sujet, qui est finalement devenue le premier ouvrage de Mater Editions. J’aimerais continuer à publier un ouvrage d’entretiens par an dédié à la figure de la mère.
Mon autre publication, La Voie de la simplicité, est la première traduction française du premier livre de l’écrivaine et journaliste Milena Jesenská, publié en Tchécoslovaquie en 1926. À travers plusieurs textes féministes, elle défend une égalité sociale et une solidarité féminine. J’évoque ce qui me semble précurseur dans ma préface, et je souhaiterais, pour les prochains ouvrages, convier à chaque fois une personne à introduire le texte en tissant un lien avec notre époque.

En novembre 2025, je publierai La Destruction comme cause du devenir, un texte de Sabina Spielrein pour les 140 ans de sa naissance, avec une préface de la journaliste et écrivaine Alice Pfeiffer. Cette psychanalyste russe, patiente et amante de Karl Gustav Jung, y théorise l’idée que la destruction est inhérente au désir, ce que Freud reprendra dix ans plus tard sous la notion de « pulsion de mort ».
Tu t’es lancée seule dans ce projet ? As-tu rencontré des difficultés, des contraintes inattendues ?
Oui, j’ai créé la maison toute seule, et je reconnais que ce n’est pas simple ! Je me suis lancée à l’aveugle, comme si j’entrais sur l’autoroute sans savoir conduire… mais je crois qu’en anticipant davantage, je n’aurais rien fait.
Heureusement, en 2023, j’avais le financement du doctorat. J’ai eu du temps pour concevoir l’ouvrage. Depuis l’an dernier, je me confronte à toutes les dimensions du métier d’éditeur, dont la distribution et la communication, qui représentent un travail monstre. J’ai désormais la chance d’être assistée par Alexiane Trapp, une artiste et autrice qui m’aide notamment sur ces aspects-là, mais je pense prochainement travailler avec un distributeur de livres, car je vends mes ouvrages en France, en Suisse et en Belgique, et je n’ai nulle part où les stocker.

J’ai aussi collaboré avec les graphistes Dan Solbach et Lidka Vallet pour concevoir une collection. Ce projet repose fortement sur l’idée de filiation : filiation maternelle, filiation d’idées, filiation entre générations. Il fallait que ce lien soit retranscrit dans la forme éditoriale. Le graphiste a donc eu l’idée de donner la couleur du titre du premier ouvrage à la couverture de l’ouvrage suivant, et ainsi de suite.
Bien sûr, la principale difficulté reste économique. Maintenant que je ne suis plus financée, je songe à lancer une campagne de dons, et à diversifier l’activité de Mater Éditions à travers des rencontres, tables rondes ou cycles de projection.
À une époque où l’on rend de plus en plus justice à la mémoire de femmes éclipsées par l’histoire, quelle approche souhaites-tu avoir avec Mater Éditions ?
Ma ligne éditoriale, c’est avant tout d’éclairer un individu et sa voix singulière. En ce sens, je ne veux pas me restreindre : si la pensée d’un homme m’intéresse, je le publierai. Le projet s’est lancé de lui-même, et il se trouve que mes recherches doctorales m’ont davantage menée vers des femmes qui ont été évincées de manière plus ou moins volontaire.

Je ne veux pas non plus me limiter sur la forme : il peut s’agir de nouvelles, de textes théoriques, de poésie ou de livres d’artistes. Ce que je recherche, c’est une « voix », une proposition, un point de vue situé. Je m’intéresse à des textes écrits à la première personne, des individus qui mettent en jeu leur « Je » (une tournure empruntée à Sinziana Ravini), en éclairant autant leur travail que leur vie intime. Et bien sûr, il faut que cela fasse écho avec les enjeux contemporains.
Il me semble que ce lien entre la vie et l’œuvre a parfois pu desservir les femmes. Certains ont tendance à romancer leur biographie, à privilégier les tragédies et les amours contrariées au détriment de leur création…
Oui, c’était le cas de Sabine Spielrein. En France, on l’a juste éditée pour parler de son histoire tumultueuse avec Karl Gustav Jung, et de sa rencontre avec Freud. Ça se constate bien souvent, et ça ne rend pas justice à ces femmes.
Mais pour ma part, je m’intéresse toujours de très près à la biographie des personnes. C’est inséparable de l’œuvre. J’écoute leurs interviews, je lis leurs lettres. Ce sont des questions que je me pose souvent en créant… La vie ou l’art, que privilégier ? Dans le fond, il me semble qu’être artiste, c’est une manière de vivre.
Je suis d’accord. Ça a trait à « l’existence », la manière d’occuper l’espace et le temps. Pour ma part, je me lève chaque matin pour écrire, et ma journée évolue selon les réflexions que j’ai eues. Une œuvre est une sorte de miroir, elle a l’effet d’un catalyseur.
C’est un miroir, mais c’est aussi un écran qui met à distance et donne des armes face au réel. Avec Mater Éditions, j’ai ce devoir de mémoire, j’entre en contact avec le passé. Ce sont les « besoins de l’âme » dont parle Simone Weil dans L’Enracinement : tout comme la nourriture, on a besoin de connaître notre passé pour structurer notre présent. D’où mon intérêt pour la psychanalyse, qui réunit le récit et l’intime, l’antécédent et l’actuel.

Dans la présentation de ta maison, j’ai retenu la formule « voix de femmes ». Que penses-tu de l’écriture inclusive ?
C’est un sujet complexe. Je suis favorable à une écriture inclusive, mais j’ai du mal à l’utiliser. Il est certain que je ne changerai pas les textes d’origine, mais ça a été une vraie question pour ma préface. Tu en penses quoi ?
Je pense que nous appréhendons le réel par le langage. Si le langage nous dit que le masculin l’emporte sur le féminin, ça détermine nécessairement notre pensée. C’est problématique. Donc j’essaye au maximum de féminiser les mots, mais dans la forme, le point médian ne me semble pas pertinent.
C’est la forme majoritairement retenue, mais elle n’est pas encore aboutie. On pourrait privilégier d’autres formes, comme l’accord de proximité. Il est vrai que le point médian pose un problème pour la littérature… D’autant plus lorsqu’il s’agit de voix anciennes. Je préfère rester fidèle au langage de l’autrice.
Le langage est primordial en psychanalyse, et tu te formes toi-même en tant que thérapeute. Est-ce que tu te rattaches à une école ?
Absolument pas. Je ne veux pas me rattacher à un nom. En tant qu’artiste, il faudrait toujours avoir quelque chose à défendre, et je trouve qu’on devient bigot, on s’enferme soi-même dans un discours, avec un maître et une unique direction. Je n’aime pas le totalitarisme d’une pensée univoque. Je veux que la maison me permette un renouvellement constant.

D’où mon amour pour le « Je » : je m’intéresse aux individualités et à leurs contradictions. Il n’est pas question de totaliser une pensée. Milena Jesenská passe son temps à se contredire, elle malaxe son sujet, écrit parfois une chose et son contraire sans que cela s’oppose. C’est ce qui la rend humaine et lui donne paradoxalement une certaine cohérence. Avec Mater Éditions, ce sont ces voix qui m’importent : des pensées qui acceptent leur complexité et ne rentrent dans aucun dogme.
Entretien mené par Romane Fraysse
Le catalogue de Mater Éditions se trouve par ici.
