Pierre-Julien Marest

Marest Éditeur : « Je ne suis pas un indépendant, je veux juste moins dépendre de l’argent que les autres »

Couverture noire au dos bleu Tiffany, nom signé par une spirale en clin d’œil à Hitchcock, titres abscons et un brin provocateurs… Depuis sa création en 2016, Marest Éditeur réunit le cinéma et la littérature à travers les mots de cinéastes ou d’écrivains cinéphiles. Menée de front par Pierre-Julien Marest, la maison avance contre vents et marées depuis presque dix ans dans un secteur de plus en plus menacé par la concentration.

À 24 ans, j’ai abandonné mes études d’anglais et j’ai commencé un stage chez un éditeur qui s’appelait Claude Tchou, et qui s’était illustré en éditant, dans les années 1950, Kafka, Sade ou Paulhan en œuvres complètes. Sa dernière maison, la Bibliothèque des Introuvables, publiait des beaux livres. Durant un an, j’ai donc été assistant de fabrication, ce qui m’a permis de comprendre comment un livre se conçoit dans son intégralité.

J’avais déjà un rapport particulier au livre, je lisais énormément quand j’étais gamin. C’était une manière de m’évader qui était assez salutaire. À côté de cela, je me passionnais tout autant pour le cinéma, plutôt le classique hollywoodien. Je me souviens qu’à 17 ans, durant un week-end, j’ai vu coup sur coup La Dame de Shanghai de Welles, Laura de Preminger et La Femme au portrait de Lang. Je suis tombé amoureux des trois actrices et de cet univers noir.

Marest éditeur


Alors, fin 2004, j’ai décidé de créer ma maison d’édition pour allier ces deux passions, la littérature et le cinéma. Je me suis associé à un ami, Jean-Pierre Deloux, et nous avons lancé les éditions Clairac. Mais à sa mort, en 2010, il m’était impossible de continuer. J’ai donc arrêté l’édition durant un temps, avant de lancer Marest Éditeur en 2016.

C’est vrai, on en voit peu. La plupart des éditeurs qui ont lancé des collections mêlant les deux n’ont pas rencontré un fier succès. Mais moi, c’était ce qui m’intéressait, donc je me suis dirigé vers ça. C’est une approche de la littérature et du cinéma au sens large. J’ai par exemple publié des cinéastes qui sont aussi écrivains. J’ai également publié des écrivains évoquant le cinéma dans leurs ouvrages, comme Luc Chomarat ou Séverine Danflous. Ces deux-là ont vraiment contribué à renforcer mon virage vers la littérature.

De manière générale, je fonctionne beaucoup à l’instinct. Je n’agis jamais pour une raison ; je passe à l’action et les raisons viennent après. Comme je dis souvent : j’aime sauter par la fenêtre et vérifier ensuite s’il y a un matelas. Je crois qu’il ne faut pas être toujours rationnel, mais privilégier le risque et le hasard, sinon on n’invente pas. L’important, c’est de faire ce que l’on désire intimement.

Oui, j’ai toujours peur de m’ennuyer et de faire les mêmes choses. Je préfère donner une chance à l’originalité. L’édition aide pour ça : il n’y a aucune recette pour qu’un livre marche. Chaque fois qu’on conçoit un nouvel ouvrage, on repart à zéro, contrairement à une revue qui peut se reposer sur ses abonnés. Même si le catalogue garde une cohérence et une identité graphique avec ce bleu Tiffany, la ligne éditoriale reste mouvante.

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Selon moi, il faut que l’auteur soit en demande auprès de l’éditeur, non l’inverse. C’est pourquoi j’évite de passer des commandes de livres.

Concernant les manuscrits, j’en reçois bien sept cents par an, et j’en publie huit : j’en ouvre deux par jour, je regarde si le projet me plaît, je lis les premières lignes pour voir le style. Si je m’ennuie dès la première page, que je connais déjà cette musique, j’arrête et je passe à autre chose.

Je suis très exigeant avec les auteurs. Pour moi, c’est un honneur d’être publié et ça devrait toujours le rester. Ça demande énormément de travail, il faut être prêt à donner le meilleur de soi. Je ne suis pas dans une logique commerciale, je ne cherche pas à simplifier ou à vulgariser un texte pour satisfaire le plus grand nombre. Je travaille pour les livres, qui sont mes seuls patrons.

La plupart du temps, oui. De toute façon, maintenant, dès le départ, je leur demande une note d’intention. C’est important, il faut que la maison attire l’auteur, qu’il s’intéresse au travail de l’éditeur, tout comme l’éditeur s’intéresse au sien. C’est une question d’équilibre.

En général, je prends des textes qui sont aboutis, qui me plaisent déjà. On fait quelques allers-retours sur deux ou trois mois. Il le faut bien. Je ne suis pas imprimeur : j’apporte un regard, je fais des remarques. Mon but est de modifier le moins possible pour garder la singularité du texte original, mais je reste malgré tout le premier lecteur. Je suis donc particulièrement attentif.

Quand le manuscrit est prêt, je conçois moi-même la maquette du livre, je contacte mon imprimeur et je lui envoie mon fichier.

Durant les premières années de la maison, je travaillais avec un distributeur. Certes, ça m’allégeait de beaucoup de travail administratif, mais les frais étaient nombreux et ça me coupait aussi des libraires. J’ai donc décidé de gérer moi-même la distribution. C’est une pression constante face à Amazon : il faut livrer rapidement les commandes. Pour cela, je travaille en fil tendu avec un coursier qui stocke mes ouvrages à Ivry : tous les soirs, je leur envoie mes factures, et le lendemain, l’équipe s’occupe de l’acheminement des livres en France ou en Belgique. Ensuite, il faut tenir les comptes avec chaque librairie, via des systèmes de factures, pointer les paiements. Si les libraires ne les vendent pas, ils me les retournent et j’établis un avoir.

Concernant la diffusion, je n’ai aucun représentant qui s’adresse aux librairies et leur fait part de mes nouveautés. Là aussi, je fais tout moi-même. Comme la maison existe depuis bientôt dix ans, j’ai un réseau proche d’une soixantaine de librairies que j’informe personnellement.

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Complètement. Quand on a une maison indépendante, il faut savoir tout faire. Lire les manuscrits, faire les maquettes, travailler avec les auteurs et les libraires, gérer la comptabilité, vérifier les paiements, porter des cartons de livres… Je travaille tous les jours en continu. Mais l’avantage, c’est la liberté absolue. Je publie exactement ce que je veux et personne n’a rien à y dire.

Certes, je rencontre des difficultés. Parfois, des ouvrages marchent moins bien : l’année 2024 a été assez catastrophique, surtout durant l’été avec les Jeux Olympiques. Ça a drastiquement affecté les ventes en librairies. 2025, par contre, débute fort.

Lorsque j’ai besoin de soutien, je fais une demande de subvention au CNL. C’est une aide à la publication, qui s’applique à un seul livre pour soutenir ses frais de fabrication. Je sollicite aussi parfois l’aide à la traduction. Ça se fait par dossier et celui-ci est accepté selon la qualité du texte. Il faut nécessairement avoir un an d’existence et avoir publié au moins quatre livres présentés en librairie.

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Pour le moment, je n’en souffre pas. Je vais continuer autant que je peux à publier des livres en faisant en sorte de ne pas dépendre des subventions. Je ne dirais pas que je suis un éditeur totalement indépendant, je veux juste moins dépendre de l’argent que d’autres. Si j’en ai besoin de temps à autre, j’en demande. Jusqu’ici, j’en reçois à chaque fois, c’est plutôt constant.

Pour le reste, vu le contexte politique, je veux continuer à publier des livres, à suivre mes idées et à être encore plus contestataire s’il le faut. Je crains bien sûr l’arrivée de l’extrême droite, mais aussi celle des IA.

On va peu à peu dépendre de ses prophéties. Si on demande à des algorithmes de penser à notre place, c’est la mort de l’humanité. Je refuse d’adhérer à cela. Avec ce qu’il nous arrive, il va falloir s’insurger contre beaucoup de choses. Et je crois que le métier d’éditeur trouve tout son sens dans ces combats.

Entretien mené par Romane Fraysse

Le catalogue de Marest Éditeur se trouve par ici.

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