Bifurquer. Romane Fraysse, le météore

Bifurquer

Bifurquer, joli mot amoureusement dérobé à un joli philosophe du nom de Bernard Stiegler, entendu dans une vidéo quelques mois auparavant – sûrement l’année passée – dire au creux d’une phrase : « l’algorithme calcule, mais seul l’esprit humain bifurque » (compte rendu d’un souvenir).

Peut-être est-ce là l’un des (dé)tours astucieux de notre esprit – disons plutôt, de notre corps, je ne prêche pour aucun esprit. D’ailleurs, le mot a dans ses sonorités quelque chose de l’amusement, du jeu, de la farce, bref quelque chose qui ne se prend pas au sérieux.

Et dans le monde de la technologie, la plus grande anomalie n’est-elle pas le manque de sérieux ? Faire de l’humour, détourner, bifurquer n’est dans aucun logiciel puisqu’il n’applique pas la logique de la rentabilité. Mais prendre le chemin le plus court a-t-il toujours été judicieux ?

L’ « intelligence », lorsqu’elle est artificielle, se nourrit de contenus – si l’on fait abstraction ici des 109 milliards d’euros – tout comme l’élève apprend par cœur, à cela près qu’il est un être sensible. Digestion faite, le tout fredonne l’air de la chanson de Brassens : l’IA conforme, rationalise, uniformise, et n’aime pas que l’on suive une autre route qu’elle.

Pourtant, l’humain que l’on dit si imparfait face à cette « haute » technologique a un corps – certes, imparfait – fait d’organismes – certes, imparfaits – de mémoire – certes, imparfaite – de sensibilités – certes, certes. Il est donc un mouvement complexe, qui crée des relations au-delà de toute causalité, par sa plus simple expérience. Et n’est-ce pas l’endroit même de toute bifurcation ? Sans bien souvent le comprendre, une couleur, un geste, une odeur le surprend et bientôt, une nouvelle voie se dessine dans son corps.

Dès lors, une possibilité s’ajoute sans que la logique ne puisse se l’expliquer. Résultat : on fait face à de la création, ce qu’une « haute » technologie ne pourrait se permettre en demeurant virtuelle – bien que cette immatérialité soit de la poudre de perlimpinpin (oui, j’aime citer ce monsieur) jetée devant les data centers ou les câbles sous-marins. Sans expérience sensible, on reste sur les rails de la causalité, et l’on ne peut s’amuser à suivre son chemin de petit bonhomme… Profitons donc d’être des humains en bifurquant de tous les côtés avec la plus haute imperfection.

© Romane Fraysse

Ps : la vidéo instructive se trouve ici.

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