Certaines grandes villes comme Toulouse ont de petites gares, entourées par plusieurs quartiers calmes que l’on devine être d’anciens villages. Parmi eux, le quartier dit des « Chalets » est facile à délimiter sur une carte, encerclé par le canal du Midi et le boulevard de Strasbourg. Les Chalets restent méconnus des Toulousains : on les situe par l’évocation d’autres lieux (« à dix minutes de Jeanne d’Arc », « derrière la basilique Saint-Sernin »), et le toponyme reste tout aussi mystérieux, évoquant, selon certains, d’anciennes maisons en bois qui accueillaient les amours clandestines.
Le quartier des Chalets, on y entre souvent par la longue rue de la Concorde, artère principale qui regroupe tous les commerces nécessaires à un village : un bureau de tabac, une papeterie, une épicerie, une boulangerie, un coiffeur, un fleuriste, deux ou trois restaurants et un café, lieu de rendez-vous des voisins. Tout autour, des rues peuplées de maisons, dont la plupart cachent de petits jardins concomitants, et au centre, la place de la Concorde avec sa fontaine dédiée à Clémence Isaure.
Mais jusque-là, il manquait tout de même un lieu essentiel : une librairie. Ce qui n’a pas échappé à Amélie, installée avec Lysiane dans le quartier depuis plusieurs années.
C’est un quartier dans lequel nous vivons. Cette rue de la Concorde est une somme de commerces, de personnalités que l’on croise et que l’on salue. Cela me ramène à mon enfance, bien loin de l’anonymat des grandes villes. Après avoir travaillé à la direction du groupe éditorial Piktos, en 2023, j’ai passé du temps à échanger avec les commerçants, et un soir d’octobre, j’ai dit à Lysiane : « Tu sais quoi, on va monter cette librairie ! ». L’idée est de dynamiser cette vie de quartier, où tout se trouve à proximité.
Par mon expérience, j’avais déjà un regard sur les modes de distribution, mais je m’intéressais en premier lieu au livre, et à tout ce qui vit autour. Réfléchir l’ouvrage comme un vecteur d’humanité, qui passe par le cerveau et la main pour se transformer en un produit culturel. Car je crois que le livre doit, à un moment de sa vie, être envisagé comme un produit, puisqu’il est le fruit de la chaîne éditoriale, qu’il passe ensuite par un circuit de diffusion et de distribution jusqu’à trouver sa place dans une librairie. Le penser et l’envisager aussi sous cet angle contribue à le faire vivre. C’est ma vision humaine et pragmatique.
Avec chance, le local d’une agence immobilière était vacant depuis plusieurs mois. Situé à quelques pas de la place de la Concorde, il a tout de suite plu à Amélie et Lysiane, qui décident de lancer leur projet à cet endroit.
La difficulté, c’est que nous n’avions rien : nous n’étions pas libraire, ce qui compte dans ce milieu, et nous n’avions pas des sommes colossales à investir. Nous avons donc suivi une formation et sensibilisé une communauté autour du projet avec une campagne de financement participatif Ulule. En parallèle, nous avons travaillé à la rédaction d’un dossier autour du projet, créé une identité graphique et pensé une stratégie de communication.
Puis, nous sommes allées démarcher le Centre national du Livre, Occitanie Livre et Lecture, l’ADELC, Initiative Haute-Garonne pour obtenir des subventions. Et finalement, nous n’en n’avons pas obtenu une seule, à l’exception d’un prêt personnel à taux zéro, équivalent à notre capital social, soit 20 000 € octroyés par Initiative Haute-Garonne. Autrement, notre projet a été jugé comme manquant de développement, ambitieux, risqué et estimé préjudiciable pour les autres librairies du centre de Toulouse, car morcelant le marché. La société est donc créée en juin 2024, la banque nous accorde un prêt de 140 000 € et nous commençons d’importants travaux en août, pour ouvrir La Librairie.fin novembre.
Située dans la rue de Falguière, cette librairie à l’enseigne verte a des airs de petite maison. Elle garde le charme propre aux Toulousaines, dont les pièces sont prises entre les briques foraines et les escaliers en bois. Ici, l’espace est séparé en trois : une grande salle lumineuse est dédiée à la littérature jeunesse, une autre en contrebas rassemble romans et polars, tandis qu’une jolie mezzanine aménagée de tables réunit des essais sur des thématiques engagées (identité ; anarchisme ; prison, police et justice ; etc.).
En août, nous avons également recruté Éléonore, libraire de formation et de métier, passionnée. Le fonds de la librairie est la somme de nos regards sur le monde. Selon notre sensibilité, nous avons choisi d’agrandir ou non certaines thématiques, comme l’identité, la santé physique et mentale, les romans graphiques ou la littérature jeunesse. Cela va de l’essai philosophique au polar. Nous défendons une idée ni élitiste ni sélective de la culture. Nous voulons que la librairie soit une porte ouverte vers des mots, des pages, des auteurs des quatre coins du monde… que tout le monde s’y retrouve. Cette dimension universelle s’illustre dans la simplicité du nom « La Librairie. » et de sa devise « Un livre pour chacun, un lieu pour tous ». C’est un endroit pensé comme un lieu convivial, de rencontre et de partage, où se mêlent tous les profils.
En haut de l’escalier en bois, Le Troquet. est un espace où l’on peut boire un café, ou s’assoir simplement à une table pour lire un livre. Des rencontres et événements autour du théâtre d’improvisation, du chant ou de la santé y seront aussi organisés au cours de l’année. Un projet « intime » qui, comme tout lieu indépendant, voit le jour grâce à l’énergie sans faille de ses actrices.
Sans aucune subvention, on se démène, on donne tout. Il faut que nous remboursions l’emprunt bancaire, le prêt personnel d’Initiative Haute Garonne. Nous avons heureusement pu collecter 11 000 € grâce à Ulule, ce qui nous a fait chaud au cœur, mais nous aurions aimé être soutenues par la région et reconnues par nos pairs.
C’est ainsi. Une librairie indépendante, c’est une librairie qui marche seule. Un corps tout entier. Elle ne dépend pas d’un centre névralgique, contrairement aux enseignes spécialisées, comme la FNAC, qui adoptent une stratégie qui va être déployée au national. Au contraire, une librairie indépendante a son histoire de création, son identité. Cela nous laisse libres de construire et d’alimenter notre fonds en choisissant des maisons d’édition qui nous semblent justes, en créant notre palette de couleurs. Il nous faut aussi être bon sur tous les plans : gestion, comptabilité, administration, ressources humaines, com’, logistique, management.
Et qui dit liberté dit également instabilité et fragilité possibles : lorsqu’une librairie indépendante va mal, elle ne peut s’appuyer sur personne. La trésorerie est la clé. Cela demande donc beaucoup d’énergie, d’agilité, de flexibilité, de croire avec ténacité au projet jusqu’au bout. Cela nécessite au départ une conviction intime, qui demeure le cœur battant de cet endroit.