Le « journalisme debout », expression usée de bien des manières, par des voix de tous les bords, dont l’origine demeure quelque peu obscure, mais que l’on associe souvent à une journaliste, Séverine, dans la lignée de Jules Vallès. Fin du XIXe siècle, au lendemain de la Commune, Caroline Rémy – de son vrai nom – est une pionnière d’un journalisme social, défendant la profession comme une activité empirique, indissociable d’une perception propre, bien loin d’une prétendue objectivité de la plume. Le journaliste est donc celui qui se confronte au terrain, qui recueille les témoignages, et dont la voix est en premier lieu celle d’un corps sensible.
Ce que je vais faire maintenant, c’est l’école buissonnière de la Révolution. J’irai de droite ou de gauche, suivant les hasards de la vie ; défendant toujours les idées qui me sont chères, mais les défendant seule, sans autre responsabilité que celle de ce qu’aura paraphé mon nom. Séverine, 1888
Comme l’on s’en doute, cette approche de la presse écrite est à bien des égards à l’antipode des méthodes de la profession actuelle. Si l’on fait ici abstraction du journalisme d’investigation et du reportage, nul ne pourra contester qu’à l’heure du numérique, le journalisme du XXIe siècle est avant tout un « journalisme assis ».
À titre personnel, j’écris pour la presse culturelle depuis la fin de l’année 2018. Premier constat : l’injonction plus ou moins explicite à « produire » un contenu consensuel. Ne pas être trop critique, sympathiser avec l’attaché de presse, se montrer polie et volontaire. « Même dans la culture », dirons-nous, puisqu’il n’est pas rare de faire de la culture un domaine à part, anecdotique, presque hors du champ social – la première réaction actuelle, lorsqu’on se présente comme journaliste, est une attitude de défiance, jusqu’à ce qu’un soulagement se dessine à l’annonce d’une spécialité culturelle.
Mes premières expériences en tant que stagiaire m’ont fait redescendre sur terre, lorsque je pensais que l’on m’ouvrait la porte d’un espace d’expression libre, et que je me retrouvais à « vendre » des événements culturels : en somme, le journaliste tend à se confondre avec le communicant.
Deuxième constat : l’impossibilité de se déplacer, par manque de temps, par souci de productivité, et apparemment, par absence de bénéfices. Certes, la rapidité de la circulation de l’information et l’exigence des algorithmes transforment la profession. Bon nombre de journalistes se retrouvent donc contraints d’écrire sur des sujets qu’ils ne connaissent que de loin, d’après des dossiers de presse méticuleusement rédigés en faveur des institutions. Les expositions sont présentées sans être vues, sans l’expérience qu’elles nécessitent. La presse écrite perd donc sa valeur, et laisse sa place à une presse audiovisuelle qui, elle, a l’avantage de dépendre des images.
Face à la prétendue uniformité, la publicité et l’immobilisme, il faut défendre un journalisme empirique : visiter, rencontrer, parler et sentir – si un tableau a été vu cinquante fois sur Google Images, lui faire face dans un musée comme une première fois. Non seulement intellectuel, le journalisme doit être un exercice sensuel. Bien sûr, nous ne sommes plus à l’époque de Séverine et à l’âge d’or de la presse. Il est donc urgent de redéfinir le métier à l’heure du numérique pour qu’il ne devienne pas l’ombre de lui-même. Interroger la profusion, l’instantanéité, la valorisation par le référencement – sans parler de la précarité économique et de la concentration des médias, sujets à venir.
Je défends ici ce que je connais : le champ culturel. Comme dit ailleurs, la culture doit au plus vite se défaire des parures du loisir pour défendre son rôle premier : en appeler à la sensibilité de chacun pour bousculer les modèles que l’on a en soi, et permettre d’ouvrir un espace de cohésion au plus proche de l’humain. Certes, prétendre lutter ici contre la virtualisation du métier ou contre les puissances multimilliardaires qui l’encouragent serait peine perdue. En revanche, il ne semble pas inutile d’émettre un refus en brandissant quelques valeurs à suivre en tant que journaliste : la nécessité de l’expérience, la recherche de vérité, le questionnement des tendances contemporaines, en œuvrant avec une détermination sans faille.
Qu’est-ce à dire ? Que tout cela circule. Faire expérience, c’est sortir d’une abstraction pour traiter d’un sujet à sa manière : se déplacer jusqu’au lieu concerné, appréhender l’espace, observer son public et ses acteurs, saisir la cohérence d’une scénographie et du discours qui l’accompagne, faire face aux oeuvres et aux matières, toucher quand l’on peut. Ne pas faire de la théorie l’unique méthode, mais la déplacer à un deuxième temps.
Ensuite, par l’expérience, rechercher la vérité en se défaisant des discours officiels – ceux de l’institution et des dossiers de presse -, faire confiance à sa perception et la confronter à d’autres – celle de l’artiste, du commissaire, de l’historien – pour trouver un accord. Et de fil en aiguille, questionner les tendances qui se dessinent dans l’actualité culturelle – la récurrence de thématiques, de mouvements, de personnalités mises en avant – celles-là mêmes qui peuvent trahir la vérité au profit d’intérêts idéologiques ou économiques.
Voilà peut-être en ces trois règles un maigre espace de résistance.
© Romane Fraysse
