Il faut prendre la pente vers le port de la Gare, passer sous un pont immense relevant quelques silhouettes minuscules, puis, au bout d’une dizaine de bateaux ovales ou rectangles, jaune, gris ou rouge, Petit Bain, Dame de Canton ou Quai de la Photo, se démarque une péniche mauve, recouverte de plantes, aux deux passerelles en métal. En bas de son escalier en colimaçon, on découvre une longue salle toute bleue aménagée d’un meuble boisé aux airs de pagode, tables, toiles, bibelots, vases, coquillages, et finalement, une petite estrade à l’angle de laquelle repose un piano. Depuis 27 ans, le bateau El Alamein est un tremplin pour les musiciens émergents. Mais ces derniers mois ont été particulièrement éprouvants pour sa directrice, Marine Pequignot, qui craint de voir disparaître sa scène musicale.
En montant sur votre bateau, on sent que ce lieu a une histoire. Depuis quand l’occupez-vous ?
C’est en 1989 que ma mère l’a acheté, en premier lieu pour qu’on y habite avec mon frère. Après avoir visité plusieurs péniches, elle a eu un coup de cœur pour ce Freycinet qui était destiné à la déchirure. À l’origine, c’était un bateau de commerce, construit en 1949 et servant au transport de céréales, donc sans fenêtre ni aménagement. Il fallait déplacer des écoutilles pour accéder aux marchandises, comme cela est illustré sur ce tableau (ci-dessous). Un de ses premiers propriétaires l’avait nommé El Alamein, sûrement parce qu’il avait participé à cette bataille importante sous la Seconde Guerre mondiale. Ma mère aimait particulièrement ce nom, qui signifie “le monde double”.

Elle a donc tout retapé et on a vécu dans le bateau seulement trois mois. Ce n’était pas pratique : on n’avait plus d’électricité ni d’eau dès 20 heures, et on devait faire la vaisselle sur le quai !
Comment votre scène musicale a-t-elle été lancée ?
En 1997, ma mère a décidé de transformer le bateau en bar, d’abord de manière informelle. Puis, après avoir rencontré quelques artistes, elle a eu l’idée d’en faire un café-concert dès le début des années 2000 : en bas, la salle a été aménagée avec un comptoir et une petite scène ; et sur le toit, une terrasse. À l’époque, des musiciens nous envoyaient leurs CD, et après écoute, on les recevait pour interpréter leurs compositions sur le bateau. On a vu passer les Fatals Picard, Ben Mazué ou Oldelaf à leurs débuts. La programmation était d’abord spécialisée dans la chanson française. Puis, lorsque je suis devenue gérante en 2013, j’ai souhaité davantage d’éclectisme en élargissant au rap, aux scènes ouvertes, toujours dans l’esprit de concevoir un espace d’expression libre… On souhaite que ce lieu soit dédié à la création, à la découverte, et qu’il soit accessible à tout le monde. C’est un vrai bastion de résistance.

Jusqu’ici, on programmait plus de quatre-vingts concerts par an, un nombre descendu à soixante l’année passée. Mais je suis ravie de constater une hausse de la fréquentation depuis quelque temps. On aimerait d’ailleurs organiser davantage d’événements dans l’année.
Après 27 ans à flot, en fin d’année 2024, vous avez annoncé sur vos réseaux sociaux être « en péril ». Que se passe-t-il ?
En 2024, Haropa Port (l’établissement public qui gère les flux sur la Seine) nous a contraints à signer une nouvelle convention, qui a entraîné une augmentation de 56 % de nos redevances. Il ne s’agit pas d’une augmentation du coût, mais bien d’une refonte des tarifs selon de nouvelles répartitions des surfaces amodiées : autrement dit, on payait autrefois la surface que le bateau occupait sur l’espace public ; désormais, on nous fait payer annuellement une zone élargie entourant le bateau, ainsi qu’une partie du quai où celui-ci est accosté. Cela en sachant qu’on peut seulement y installer une terrasse durant la période estivale ; le reste de l’année, le quai est vide et il nous est interdit d’y organiser des animations ou d’y ouvrir un foodtruck… En fait, cet espace, on le paye sans pouvoir l’occuper durant la majorité de l’année. C’est véritablement une privatisation du domaine public.

Dans le même genre, on nous fait payer des charges pour des services qui ne nous sont pas assurés : parmi eux, un agent de sécurité qui reste sur le quai durant la nuit, sans s’occuper de surveiller le bateau. Tout cela est absurde, et nous met dans une situation catastrophique. Impossible pour nous de protester, car ils n’entendent rien et nous poussent vers la sortie quand l’on se plaint.
Cet été, les lieux culturels ont aussi pris un coup avec les mesures de sécurité mises en place durant les Jeux Olympiques…
Oui, en effet. En plus de cette augmentation brutale, nous avons été fragilisés par l’arrivée des Jeux Olympiques, qui ont été un frein énorme pour la saison. Il fallait avoir un Pass Jeux pour pouvoir circuler sur les quais : résultat, personne n’a rien compris et le quai était vide ! Quant à moi et aux autres responsables des bateaux, aucun n’a été mis au courant de ces mesures. Ça a encore plus aggravé la situation, et nous n’avons aucune nouvelle du dossier d’indemnisation des JO qui devait être accessible en ligne.

Comment comptez-vous riposter ?
Je vais essayer de démontrer l’absurdité de cette nouvelle convention, et les injustices auxquelles on fait face, puisque d’un bateau à un autre, les prix diffèrent… Sur un même cahier des charges, les redevances sont inéquitables ! À côté de cela, j’ai d’importantes dettes à rembourser et nous allons devoir entrer en procédure de sauvegarde. En attendant, on essaye donc de louer notre salle le plus souvent possible pour des événements privés. Certes, ça se passe bien, on peut accueillir des structures intéressantes et des personnes sympas, mais il est difficile de faire vivre un lieu de concerts en gérant tout cela en parallèle.
Et vous ne recevez aucune aide ?
On reçoit un soutien de la Mairie de Paris d’environ 1,5 % de notre chiffre d’affaires. On espère toujours une aide exceptionnelle, mais les budgets pour la culture ont été revus à la baisse. J’avais pu l’avoir en 2022, il ne s’agissait que de 13 000 euros, soit le chiffre que nous rapportent deux soirées de location du bateau… On ne peut pas compter dessus. Face à une redevance exorbitante, les aides publiques restent clairement insuffisantes pour un lieu comme le nôtre.

Il y a quelques mois, des habitués ont lancé une cagnotte : j’ai pu récupérer 6 000 € à ce jour. Des artistes se mobilisent aussi. On tient comme on peut.
Entretien mené par Romane Fraysse
Bateau El Alamein
10 Port de la Gare, 75013 Paris
Pour signer la cagnotte, c’est ici
